Au départ, il y a le roman de Roberto Saviano, essai journalistique qui plongeait au coeur de la Camorra, la mafia de Naples, pour y décrire les luttes internes d’un quartier défait par la drogue, la corruption, et les trahisons. A l’arrivée, il y a un beau film politique primé au dernier Festival de Cannes (Grand Prix du Jury), et réalisé par Matteo Garrone, jusque là plus connu du grand public pour avoir joué dans le sublime Caïman de Nanni Moretti.Gomorra n’est pas le portrait d’un quartier napolitain laissé à l’abandon par les autorités au détriment d’une mafia locale qui controle tout, inondant la population de drogue dure. Non, Gomorra est une photo instantanée qui donne à voir au spectateur la réalité de la Camorra, en suivant les trajectoires de plusieurs personnages : Toto l’enfant embrigadé dans le gang local, Marco et Ciro les deux ados qui rêvent d’indépendance et de prendre le contrôle de Naples, Don Ciro le banquier, Pasquale le couturier qui trahit son Parrain en vendant ses services aux chinois, ou encore Franco et Roberto les hommes d’affaire qui enfouissent en banlieue des déchets toxiques en sacrifiant la vie des riverains.

Photo instantanée plutôt que portrait en profondeur parce que Gomorra commence sans préambule par l’exécution de petites frappes qui se faisaient brûler la peau dans des cabines U.V. Photo instantanée parce que le film préfère le ton de la chronique plutôt que celui du large récit, de la fresque, et du film à thèse. En accumulant les séquences fortes et marquantes, Matteo Garrone fait de son oeuvre un film-choc et percutant, violent et sans pathos. Les personnages ne nous sont pas présentés, si bien qu’il faut toute notre attention pour comprendre leurs motivations et leurs actes, mais surtout les liens qui les unissent et les désunissent. Les nombreux scénaristes (six !) mélangent les intrigues sans tomber dans le cliché du film choral, et surtout, dispensent le film d’une quelconque morale, préférant mettre en avant la perversité du microcosme dépeint, à l’image du générique de fin qui indique que des millions d’euros brassés chaque année par la Camorra, une bonne partie sert à la reconstruction du World Trade Center à New-York. Ou comment cacher un quotidien basé sur l’ordonnance de crimes et le traffic de drogue sous un semblant d’humanité...
Gomorra possède une impressionnante galerie de personnages dont les aventures tiennent en haleine le spectateur, sans pour autant s’ancrer dans une démarche scénaristique traditionnelle. L’approche documentaire de Matteo Garrone permet de ressentir la réalité du terrain au plus près de ses protagonistes tout en faisant en sorte que l’on éprouve aucun sentiment pour eux. L’absence d’enjeu dramatique devient la force principale du métrage de Garrone. Gomorra se détache de ce dont il parle en ne faisant que montrer des faits, simplement des faits. Au fil des séquences, on découvre deux ados (Marco et Ciro) qui se rêvent en futurs parrains, et qui apprennent le métier en singeant Scarface, sans se douter que la réalité du terrain est plus cruelle que ce qu’ils imaginent. Dans le même temps, le jeune Toto s’émancipe de sa famille, trahit ses amis jusqu’à provoquer la mort de Maria sa confidente, une jeune femme à qui il livrait les courses. Naples et ses quartiers chauds s’embrasent sous la supervision de parrains sans scrupules, qui utilisent la vie de gamins pour parvenir à leurs fins. L’argent est roi, et peu importe que le sang coule. Les faits sont là. Déjà présents dans l’ouvrage de Roberto Saviano, ils sont mis en scène par Matteo Garrone avec beaucoup de réalisme et de sang-froid. Les dessous du commerce de drogue et de la lutte entre gangs sont exposés plein écran, sans fioritures, sans même faire rentrer le film dans un genre cinématographique spécifique. Ni polar, ni film de gangster, ni drame social, Gomorra est à part tout simplement. La distance qu’il impose entre le spectateur et les personnages relève d’un parti pris osé mais absolument remarquable. L’important n’est pas d’avoir de la sympathie pour les truands ou les gosses qui s’activent à l’écran (puisqu’ils ne sont que des pions, et que d’autres prendront leur place après leur mort), mais de comprendre à travers un exposé de faits, les modes de fonctionnement de la Camorra.

A cet égard, la mise en scène de Matteo Garrone permet d’y voir plus clair. En jouant sur les focales et les mises au point, le cinéaste italien souligne ce qu’il y a à voir dans le plan, faisant le plus souvent ressortir de l’image un élément caractéristique d’une situation. L’absence de profondeur de champ permet ainsi à Garrone d’isoler d’une scène ce qui en fait sa substance, ne laissant pas d’autre choix au spectateur que de suivre cette démarche. Quand les parrains parlent entre eux par exemple, seule compte cette conversation, et l’arrière-plan, inutile au film, n’existe pas, deumerant dans le flou. Répétons-le, Gomorra ne cherche pas à dresser le portrait complet de la Camorra, seulement celui de quelques-uns des ses membres sur un court laps de temps. La réussite du projet de Matteo Garrone tient dans cette envie de se soustraire à la mode du docu-fiction, en puisant dans la réalité de quoi faire un film hors-norme, bien écrit et remarquablement interprété, qui en dit long sur un sujet bouillant et dangereux. Gomorra fonctionne là où beaucoup de documentaires et de fictions échouent : c’est-à-dire en évitant le piège du rappel historique et de séquences explicatives. Le métrage de Garrone confirme l’idée qu’au cinéma, les petites histoires suffisent à comprendre la grande, surtout quand l’injustice et la cruauté sont de la partie.