Sparrow (Un film de Johnnie To)
Les parapluies de Hong Kong
Par Julien Hairault, le 29 mai 2008 2008
Quelques semaines après la sortie de Mad Detective, polar qu’il a réalisé avec Wai Ka Fai, le prolifique cinéaste hongkongais Johnnie To nous revient avec une œuvre en apparence légère, l’histoire de quatre pickpockets séduits par une jeune femme qui tente de se défaire de l’autorité d’un vieil homme qui la « possède ».

Parmi la dizaine de films de Johnnie To sortie en France (sur la quarantaine d’œuvres qu’il a réalisées sur trente ans), Sparrow se distingue par son absence de violence, de coups de feu et extraordinairement, de mort. Dès la première scène, cette « nouveauté » est notable, le héros du film, le pickpocket Kei (Simon Yam) est assis sur son lit, une lumière chaude inonde son appartement, et une musique guillerette berce l’ensemble. Soudain, un petit oiseau pénètre dans la pièce par la fenêtre, ce qui provoque un certain bonheur chez Kei qui le prend dans sa main pour le rejeter dehors, mais le moineau réapparaîtra vite pour se poser sur un guidon de vélo, un des nombreux symboles du film. Cette première scène du film résume le ton et le propos de Johnnie To dans cette œuvre atypique qui comme le diptyque Election, s’intéresse de près à Hong Kong et son histoire. Ici, il le fait avec nostalgie. Le cinéaste déclare avoir tourné Sparrow dans un but politique, celui de filmer une partie de sa ville abandonnée par le gouvernement de Hong Kong, alors qu’elle représente une part entière de l’Histoire de la ville, malheureusement amenée à disparaître dans un futur proche.

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Il faut donc voir ce film comme un testament, la trace filmée d’un état du monde, d’une ville en perpétuels mouvements qui ont souvent d’ailleurs été traités par To dans ses films précédents (voir dans Breaking News, l’un de ses meilleurs films, comment il commente la nouvelle morale des médias). La grande idée de Sparrow est d’adapter ce discours nostalgique à sa forme cinématographique, à la question du genre. Les premiers plans décris plus haut nous font penser à une comédie musicale, si bien qu’on attend à n’importe quel moment de voir Kei se mettre à chanter et danser pour accompagner la musique du film. L’utilisation par Johnnie To de codes appartenant à un genre qui souvent fait l’éloge d’une pensée nostalgique ou d’un idéal, et qui la plupart du temps dans sa forme la plus classique fait appel à des décors de carton-pâte pour souligner l’impression de carte postale filmée, sert ici son propos à l’égard des quartiers de Hong Kong. Alors que Vincente Minnelli avait eu recours à de géantes peintures murales pour représenter la capitale française dans Un Américain à Paris, Johnnie To filme ici les quartiers de Hong Kong dont il tente de sauvegarder l’âme avec le même objectif que le cinéaste américain en son temps. La ville devient un personnage à part entière dans une œuvre dont la tonalité est dictée par l’identité du lieu dans lequel elle se déroule. Au final, les décors naturels de Sparrow sont eux aussi des accessoires de cinéma puisqu’ils sont la marque d’un temps qui passe et qui détruit le passé, avant qu’une autre page ne se tourne, qu’une nouvelle histoire ne s’écrive.

Reste que bien que nostalgique, le dernier film de Johnnie To n’est pas pour autant triste ni pessimiste. Kei, le personnage principal passe la plupart de son temps à parcourir la ville sur son vélo, la prenant en photo à l’aide d’un vieil appareil bien éloigné de ce que l’ère numérique propose aujourd’hui. D’ailleurs, notre pickpocket tire ses photos en noir et blanc, les nouvelles couleurs que sa ville prend ne lui plaisent pas. Il y a là encore une fois l’envie de garder en souvenirs et de façon intact des images de quelque chose amenée à disparaître. Le vélo remplace les berlines habituelles des polars hongkongais, le vieil appareil photo se substitue au téléphone portable dernière génération. Le ton guilleret deSparrow donne des allures de carte postale aux quartiers de Hong Kong qui sont ici filmés, même si, et il faut le souligner, aucun bâtiment n’est embellit, aucune rue n’est mise en valeur.

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D’où cette sensation étrange de naviguer dans l’inconnu face à ce film simple, que relève la séquence extraordinaire de l’affrontement final des deux gangs sous leurs parapluies, filmée et chorégraphiée comme un gunfight dont le cinéaste a le secret. On retrouve, le temps de cette scène mémorable, toute la maestria formelle de Johnnie To, qui double son propos d’un hommage aux Parapluies de Cherbourg de Demy, film qui l’a inspiré. Sparrow n’est pas une oeuvre importante dans la carrière de son auteur. Mais sa dimension politique et ses touches de poésie en font quand même un film attachant qui conforte l’importance de Johnnie To au coeur du cinéma asiatique contemporain.

Images : Photos ARP






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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