Après Little Miss Sunshine en 2007, Juno au début de l’année, voici le dernier film indépendant estampillé festival de Sundance : Grace is Gone, premier film de James C. Strouse. Ou comment la vie d’une famille américaine moyenne rencontre l’extraordinaire : au travers de l’enfant dans le premier (le concours de « miss parfaite »), de l’adolescente dans le second (la grossesse prématurée), et ici au travers de l’adulte avec le décès d’une mère militaire envoyée en Irak. (L’avenir du cinéma américain indépendant serait-il entre les mains de personnages féminins ?!!)Le principe n’est pas nouveau : débattre de la grande Histoire au travers de la petite, celle d’une famille bouleversée par les événements. Grace Ann Phillips, mère de Heidi (Shélan O’keefe) et de Dawn (Gracie Bednarczyk), et épouse de Stanley Phillips (John Cusak), meurt sur le front en Irak, précisément le 12 mars à 21h. L’annonce, qui résonne comme celle du début d’Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998), fait place à l’une des scènes les plus justes du film. Les deux officiers qui sonnent à la porte ne laissent aucun doute quant à la teneur tragique de ce qui est arrivé. En face, le mari se retrouve pris dans un vide vertigineux, plutôt que d’éclater en sanglots comme on l’aurait vu dans beaucoup de films, on sent la sensation de néant l’envahir. Sa femme n’est plus simplement loin, inaccessible physiquement, elle n’est plus, il est seul. Son regard est vitreux, son corps s’affaisse, l’espace autour de lui devient infini. Tout au long du film, ce rapport au vide, plus qu’à l’absence ou à la mort, hante : il reste une place dans la voiture, sur le canapé, sur le banc au parc d’attraction… Des moments de terreur quand la réalité du drame se rappelle à la raison, comme quand après avoir ri avec Dawnà l’arrière de la voiture, Stanley se retourne vers la route et passe subitement du sourire à l’inertie (elle ne voit pas son visage puisqu’elle est en profondeur de champ).

Cette sensation sert de procédé majeur à l’élaboration du point de vue interne, puisque les deux petites filles ne savent pas que leur mère est décédée. Leur père ne trouve pas les mots pour le dire, alors il s’enfonce dans ce vide, qui de spatial devient aussi temporel. Pendant 3-4 jours, l’école et le travail sont oubliés, les trois personnages partent en vadrouille, traversent le pays pour rejoindre « Le jardin enchanté », un parc d’attraction, comme si on prenait le temps d’accompagner maman au paradis avant de revenir aux choses concrètes. Car c’est bien de ça qu’il s’agit (et pas de divertir les gamines pour compenser la mort de leur mère) : d’un mari qui tente de croire jusqu’au bout à l’idée qu’il y un bien et un mal, que sa femme a rempli son devoir, qu’elle n’est pas morte pour rien et qu’elle va rejoindre le pays des justes et des défenseurs de la démocratie américaine. Les scènes où il est seul sont les meilleures pour le jeu de l’acteur, quand il s’effondre sur le lit chez ses parents notamment, à un moment où la réalité n’est plus acceptable et supportable, il tente de trouver du réconfort auprès des chimères enfantines. Peu à peu, ses convictions s’effondrent, il se rend compte qu’il aurait préféré qu’elle ne s’engage pas. Sa fille de 12 ans, très mature pour son âge, commence à remettre en cause les bonnes paroles parentales. Et quand elle lui demande en substance : « Et si on avait tord, si on s’était trompé d’ennemis ? », alors il répond « So, we are lost. » Et en effet, ils sont perdus, il le sent depuis le début, assailli de multiples douleurs : le deuil, la solitude, la faiblesse, la culpabilité (il aurait préféré partir à la place de sa femme, mais ses yeux lui font défaut), et le sentiment qu’on aurait pu éviter d’en arriver là.

Ce discours critique à l’égard de la morale américaine et des valeurs du gouvernement Bush font partie des traits caractéristiques de ces films indépendants réalisés outre-Atlantique. Les métaphores et la symbolique sont parfois lourds (les croix sur le mur, la prière à table, les infos télévisés…), et on regrette que le personnage du frère (anti-Bush, contre la guerre, contre l’idéologie « travail, famille, patrie ») ne serve qu’à enfoncer le père et appuyer le discours du cinéaste, au cas où le message ne serait pas passé. Cependant, il n’aurait servi à rien de dissimuler ses intentions, traiter d’un tel sujet sans apporter un discours politique aurait été sans intérêt et superficiel. Il s’agit en fait pour le spectateur d’assimiler cette reconversion des valeurs en même temps que le mari et sa fille aînée. Le discours est brutal et souligné, parce qu’il est accéléré par l’attentat, par la mort prématurée. Le film ne cesse d’ailleurs de passer d’un registre à l’autre, du coté loufoque à la tragédie, en passant par la satire, le mélodrame mais aussi le comique car la jeune Dawn, à l’image de l’héroïne de Little Miss Sunshine, est très drôle.

Elle est stupéfiante d’expression, lorsque son père finit par lui expliquer que sa maman a été sévèrement blessé, qu’on a pas pu la réparer… C’est au-dessus de la compréhension d’une enfant de huit ans, car à cet âge, perdre sa mère est un désastre surdimensionné et inimaginable. La performance de la jeune actrice est ahurissante, son visage déconfis et déformé est bouleversant de vérité : elle prend en quelques secondes les années de maturité qui lui manquait, et rejoint son père et sa sœur qui avaient chacun préparé un peu plus dans leur esprit la possibilité de ce décès. Finalement, ce n’est que dans l’expression collective du chagrin que renaît la famille, que la mère est symboliquement enterrée et que les liens redeviennent concrets, le vertige des premiers temps laisse l’environnement refaire surface. Cette scène se déroule au bord de la mer, comme dans Les 400 coups de François Truffaut (1959) ou Crin blanc de Albert Lamorisse (1953), une manière de métaphoriser la mort selon le point de vue de l’enfant.
Grace is Gone a le mérite de s’être aventuré dans un sujet assez casse-gueule et de s’en tirer plutôt bien, voire très bien. La mise en scène de James C.Strouse semble encore à déterminer, il alterne entre brefs plans fixes, et longs plans en mouvements. Ça reste cohérent dans l’accompagnement du parcours de ses personnages qui suivent le chemin de l’errance et du vide, dans la douleur du deuil et de la perte. La musique de Kyle Eastwood (fils de), si discrète et juste au départ, devient un peu trop présente et significative au fil du film. Mais on reste loin des facilités larmoyantes qu’aurait pu engendrer un tel synopsis.