Nora Wilder a tout pour elle, c’est une jeune femme charmante avec un bon poste, mais voila elle ne trouve pas l’amour. Sous les yeux de sa meilleure amie qui vient de se marier avec son ex, elle enchaîne les échecs sentimentaux, jusqu’à ce qu’elle rencontre le frenchie Julien…Les femmes cinéastes ont toujours représenté une minorité, dans n’importe quel pays et à n’importe quelle époque. Mais depuis une petite dizaine d’années, un phénomène nouveau a surgi, on peut l’intituler un peu vulgairement : les « filles de » . Comment l’expliquer ? Est-ce que les producteurs leur font davantage confiance ? Le talent serait-il génétique ? Ou est-ce que le fait d’avoir eu un père dans le milieu facilite les démarches et donne la confiance en soi et l’initiative personnelle qui manqueraient à trop de femmes après tant de siècles de domination masculine sur toutes les hautes sphères de la société, au niveau de l’art mais aussi bien sûr de la politique, de la médecine etc…Après Sofia Coppola, Asia Argento, Jennifer Lynch, Zoe Casavetes réalise son premier film, Broken English, presque vingt ans après le décès du réalisateur de Faces (1968) ou Shadows (1959) en 1989…

En général, elles n’ont pas peur des clichés, Sofia Coppola n’avait pas hésité à s’attaquer au mal être des jeunes adolescentes dans Virgin Suicides, Zoe Cassavetes s’est penché sur un scénario très actuel : le célibat des trentenaires, entre panique, pression des parents à la normalisation, et grosses fiestas. Pourtant, la démonstration des qualités et de l’originalité (au sens artistique et non commun) de la mise en scène n’en devient que plus évidente et flagrante. A mi chemin entre 2 days in Paris (Julie Delpy, 2007) et Le journal de Bridget Jones, la jeune réalisatrice dresse le portrait d’un personnage infiniment complexe, le célibat n’étant pas envisagé uniquement en tant que cause des soucis existentiels mais aussi en tant que conséquence de ceux-ci. Le scénario si ordinaire est ainsi détourné, mieux il est dénoncé au profit d’un vrai questionnement, à la fois sur le fait social en général et sur le vécu psychologique en particulier.
Les années 2000 voient apparaître le phénomène d’internationalisation des rencontres et des relations. Elles s’étaient déjà libérées et sans doute compliquées dans les années 80 et 90 avec la libéralisation des liens affectifs et des normes du mariage…au profit de la carrière et de l’enrichissement personnel. Comme Two days in Paris, Broken English pointe le doigt sur ces jeunes adultes tentant d’établir un rapport constructif entre Europe et Etats-Unis. Les frontières se sont ouvertes au marché et à l’échange, le sentiment amoureux s’est emparé de cette possibilité et cherche ici à se frayer un chemin, Julie Delpy, une autre femme réalisatrice s’est inspirée de sa propre histoire avec un américain, ici Julien est français. Comment le couple survit, plus qu’à la distance, à l’éloignement culturel et temporel ?

Nora Wilder n’est pas célibataire parce qu’aujourd’hui il est plus dur de rencontrer quelqu’un et de rester avec, et blablabla. Non, elle est seule parce qu’elle est angoissée, parce qu’elle n’a pas fait le deuil de son père et qu‘elle se sent seule face à la vie. Le scénario va ainsi à rebrousse poils des idées toutes faites qui voudraient que le célibat soit la conséquence négative de la prise de liberté vis-à-vis des normes et la cause de la dépression. Non nous dit le film, il est issu des dégâts psychologiques engendrés par une société de plus en plus individualiste, angoissante (peur de vieillir, volonté de trouver plus qu’un bon parti et géniteur pour ses enfants), sourde et muette.
Le filmage cru des premières scènes symbolise parfaitement cet enjeu : la rencontre et le débat entre un corps charnel, désireux, et une raison fatiguée. La caméra scrute chaque geste, chaque grain de peau, en gros plan voire en insert. La bande son laisse place aux sons infimes du tissu glissant sur le corps. On retrouvera cette ambiance plus tard dans l’intimité du couple qui se forme entre Nora Wilder (Parker Posey) et Julien(Melvil Poupaud). Dommage qu’en dehors de ces scènes de pénombre en lieu clos, celles d’extérieur ou de « foule » ont l’air d’être vécus comme un passage obligé par la cinéaste, qui dès lors ne maîtrise plus et se contente de maintenir son histoire à flots.
Même la fin en happy end est un contre-cliché dans le cliché et reste assez juste, si le personnage parvient à trouver l’amour, rien n’est dit quant à l’avenir du couple, et c’est au prix d’un travail sur soi difficile (prises d’initiative et de risques, psychanalyse par rapport au père décédé). Broken English est inégal mais sincère et prometteur. Zoe R. Cassavetes a su crée un univers simple et personnel, en évitant de tomber dans la surenchère de style. Plus qu’une « fille de » et héritière de sang, elle est peut-être, à l’image de Sofia Coppola, une réalisatrice dans l’âme.