Mataharis (Un film de Iciar Bollain)
Ma femme est détective
Par Clémentine Delignières, le 6 avril 2008
On ne compte plus les détectives privés virils du grand écran, des Sherlock Holmes aux Arsène Lupin. Or, c’est oublier les nombreuses femmes occupant la profession, fortes de leurs qualités psychologiques et de leurs intuitions. La réalisatrice Iciar Bollain dresse le portrait touchant de trois d’entre elles. Au lendemain de la 13e Biennale du cinéma espagnol d’Annecy, la péninsule ibérique reste à l’affiche.

Mata Hari, en malais, signifie « œil du jour ». Un choix de titre révélateur. Pour mémoire, ce pseudonyme fut adopté par une Hollandaise, danseuse-espionne durant la Seconde Guerre Mondiale. Les Français l’exécutèrent pour contre-espionnage, mais elle reste surtout célèbre pour son statut de femme séduisante aux innombrables amants (cent cinquante, dit la rumeur).

Justement, le troisième long-métrage d’Iciar Bollain traite avant tout de féminité. Pas d’investigations trépidantes, pas de dangereuses filatures… Rien d’important hormis la vie des détectives, à trois âges différents. Elles enquêtent sur des histoires banales d’adultère ou de vols au sein d’une usine, mais c’est dans leurs propres vies que la caméra s’immisce.

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La plus jeune, Inès, se trouve confrontée à un dilemme en infiltrant une entreprise. Comment concilier amour et travail, lorsqu’on s’amourache de l’homme sur qui on enquête ? Il l’interroge aussi sur une autre problématique : « Jusqu’où peut-on aller pour garder son travail ? ». Elle-même, peut-elle oublier sa moralité sous prétexte de gagner sa vie ? Les questions se bousculent, pas les réponses. Le problème d’Eva, mère de deux jeunes enfants, se situe ailleurs : elle s’épuise à mélanger travail, maternité et amour. Tout en se mettant à soupçonner son mari de la tromper... mais n’avait-elle pas sciemment mis son couple de côté ? Et puis, la généreuse Carmen, la cinquantaine passée, se trouve superbement ignorée par son mari lorsqu’elle rentre à la maison. Une situation donnant lieu à de terribles scènes ironiques, où Carmen brise le silence en parlant au présentateur télé et à ses plantes.

Finalement, Mataharis soulève une question commune à ces trois espionnes, celle du difficile choix des priorités dans la vie d’une femme. Entre les actrices principales, la scénariste et la réalisatrice, les hommes pourraient être bafoués, mais Iciar Bollain sait éviter les pièges du féminisme. La pierre n’est pas jetée au sexe fort : Mataharis souligne l’incommunicabilité entre deux façons différentes de voir le monde. Le mari d’Eva voudrait l’aider à s’occuper des enfants, si seulement elle le lui demandait. Quant aux clients, l’un découvre avec une touchante tristesse la trahison de sa femme, un autre souhaite retrouver son amour de jeunesse…

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Ces histoires s’illustrent par une esthétique respirant le réalisme. Sans en être insupportable, le film recherche le style du documentaire. Les plans sont calmes et posés. La réalisatrice insère avec une parcimonie astucieuse des images prises par les trois détectives sur le lieu de leurs enquêtes : caméra cachée ou non, couleurs ou noir et blanc. Irréprochables, les actrices -Maria Vazquez, Nuria Gonzalez et Najwa Nimri- savent apporter toute leur sensibilité au film.

Trois Mataharis, donc, qui nous parlent de la difficulté d’être femme, de la difficulté d’être en couple. Ces thèmes nous rappellent le récent Caramel de Nadine Labaki, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2007. Espagne ou Liban, agence de détectives privés ou institut de beauté : au-delà des frontières et des cultures, les mêmes inquiétudes humaines subsistent.

Images : © Haut et Court






Le 25 mai prochain, après une compétition d’une dizaine de jours, le jury du 61ème Festival de Cannes présidé par Sean Penn, décernera la tant attendue Palme d’Or au meilleur film de la sélection. En attendant d’en savoir plus, la rédaction de Fin de Séance vous livre ses cinq oeuvres palmées préférées :

  1. Pulp Fiction de Quentin Tarantino
  2. Taxi Driver de Martin Scorsese
  3. Elephant de Gus Van Sant
  4. Barton Fink de Joel & Ethan Coen
  5. Apocalypse Now de Francis Ford Coppola


Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
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