Funny Games U.S. (Un film de Michael Haneke)
Made in America
Par Julien Hairault, le 30 avril 2008
Avec Psycho, Gus Van Sant avait fait le remake presque plan par plan du Psychose de Alfred Hitchcock, tentant d’avantage un pari esthétique et théorique, qu’un remake destiné aux nouvelles générations, bien souvent trop peu intéressées par les "vieux" films. Avec Funny Games U.S., Michael Haneke adopte la démarche opposée en retournant à l’identique un de ses propres films, Funny Games, réalisé onze ans plus tôt en Europe et en langue allemande. Seule différence notable : les acteurs inconnus de l’original ont laissé la place à des stars hollywoodiennes. C’est là la grande idée de ce remake, et ce qui en fait une réussite instantannée.

L’histoire donc, n’a pas changée. Elle s’est juste transposée de l’autre coté de l’Atlantique. George (Tim Roth) et sa femme Ann (Naomi Watts) partent en week-end avec leur fils dans leur résidence secondaire près d’un lac, où ils comptent bien retrouver leurs voisins et amis. C’est sans compter sur la présence de deux jeunes hommes, Paul (Michael Pitt) et Peter (Brady Corbet), qui s’incrustent dans leur propriété afin de les sequestrer... Au cours de cette nuit cauchemardesque, les deux jeunes criminels vont s’amuser avec leurs victimes, à coup de violences physiques et psychologiques... Qui connaît et à bien en tête Funny Games, ne s’étonnera donc de rien dans ce remake. Ca tombe plutôt bien puisque le film ne lui est pas destiné...

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Michael Haneke : "Le film est fait pour le public anglo-saxon qui n’a pas vu la première version." D’où la présence justifiée du U.S. dans le titre. Qu’on ne se trompe pas, il n’est pas question de comparer Funny Games U.S. à son modèle, puisque la manière-même dont il a été tourné (dialogues à l’identique ou presque, idem pour les décors, mise en scène et montage en mode copier-coller) ne cherche pas à s’en démarquer pour l’améliorer, mais à le rendre plus accessible au public américain. On pouvait donc craindre que la présence au casting de célébrités telles que Naomi Watts (sans qui le film n’aurait pas vu le jour, Haneke la voulait absolument) ou Tim Roth vienne parasiter l’ambition première de l’oeuvre qui est de confronter le public avec une certaine forme de violence quotidienne basée sur la démocratisation de la terreur par la télé et des rapports humains de moins en moins chaleureux. Il n’en est rien, les comédiens sont tous excellents, voire même meilleurs que ceux de l’original, dont l’anonymat avait de positif cette sensation pour le spectateur de se dire que ces visages inconnus pouvaient être ceux de n’importe qui, renforçant ainsi l’aspect "naturaliste" du film.

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Mais en tournant Funny Games U.S., Haneke a une autre idée derrière la tête, celle de confronter le public américain à ses propres dérives de spectateur passif, et donc coupable. En 1997, les films non-anglophones n’avaient pas le droit de cité sur les écrans américains. Aujourd’hui, Warner vend Funny Games U.S. comme le dernier film de terreur à aller voir, reprennant les mêmes arguments publicitaires que pour Saw ou Hostel. Si le public anglo-saxon suit, il ne sera pas déçu du programme, à condition qu’il accepte de jouer le jeu imposé par Haneke. Comment ne pas se sentir concerné par un film qui interroge votre position de voyeur avec autant de radicalité ? Le fameux "quatrième mur" n’existe pas chez Haneke. Face caméra, droit dans les yeux, Paul nous interpelle et nous demande de nous ranger de son coté, celui du crime et de la violence. Le spectateur des deux Funny Games passe ainsi du statut de simple voyeur à celui de complice. D’où ce sentiment horrible et insupportable de devoir subir les souffrances des personnages après les avoir cautionnées. La remise en cause de sa consommation de la violence, et donc de la société dans laquelle on vit, est totale.

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Avec un savoir-faire admirable, Haneke agence son implaccable suspense à travers la séquence, toujours impressionnante, des oeufs. La tension, palpable à chaque seconde, ne fera que monter crescendo jusqu’au final froid et sourd, immoral à souhait, et qui voit la victoire de Paul et Peter. En faisant jouer ces deux personnages par des acteurs ayant incarnés par le passé des rôles d’ados difficiles (Michael Pitt est le faux Kurt Cobain du Last Days de Gus Van Sant, et Brady Corbet a tenu l’un des rôles principaux de Mysterious Skin de Gregg Araki), Haneke veut confronter une partie de son public visé à sa propre image, et donc faire ressortir en lui une sorte d’éveil, en tout cas une réflexion. Surtout, pas l’intermédiaire de plans-séquence et d’une utilisation habile du hors-champ (quelle grande idée que de ne pas montrer le corps nu de Ann, alors que les personnages le voient), le cinéaste autrichien nous manipule, mène la danse, et tente même le diable avec la fameuse scène de la télécommande qui avait déjà fait couler tant d’encre, métaphore des dérives engendrées par la télévision et la société contemporaine, qui bannalisent la violence pour la rendre inoffensive.

Provocateur dans sa démarche de montrer ou non, les violences perpétrées au couple et à l’enfant, Haneke s’amuse aussi du pays qui accueille sa nouvelle production, et qui est aussi la cible de son discours. Le personnage du père dans Funny Games U.S. est par exemple moins présent que dans l’original. Tim Roth l’incarne avec sobriété, lui qui quinze ans plus tôt se retrouvait déjà au coeur d’une histoire de séquestration (Reservoir Dogs de Quentin Tarantino). Il est rare de voir dans une fiction américaine, une figure paternelle perdre la face d’une telle manière devant sa femme et son fils. Il est encore plus rare de voir une actrice du talent de Naomi Watts (également productrice du film), prendre le contre-pied du rôle qu’elle avait dans le King Kong de Peter Jackson, rôle qui avait tout de la perfomance hollywoodienne classique, dans le sens noble du terme. À la voir, pieds et poings liés, tenter de se relever dans l’insupportable plan-séquence qui suit la fuite (temporaire) des criminels, on se dit que la belle blonde magnifiée jadis par David Lynch est assurément l’une des actrices les plus importantes de notre époque. Elle est avec Michael Pitt, la raison principale pour laquelle ce remake mérite d’être vu, même si l’on est déjà familier de la première version de Funny Games.

Images : © Celluloïd Dreams






Pour la sortie du nouveau film de M. Night Shyamalan, l’excellent Phénomènes, la rédaction de Fin de Séance a concocté un nouveau Top 5 sur le thème du suicide :

  1. Les ados de Virgin Suicides de Sofia Coppola
  2. Le culte Harold et Maude de Hal Ashby
  3. Le suicide de Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard
  4. L’honneur des soldats japonais dans Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood
  5. Le suicide de Grosse Baleine dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Sans oublier le méconnu Suicide Club de Sion Sono, et l’hommage rendu à Kurt Cobain par Gus Van Sant dans Last Days



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

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