Fish Tank (Un film de Andrea Arnold)
Manta Ray
Par Morgane Pichot, le 2 novembre 2009 2009
Trois ans après Red Road, prix du jury à Cannes en 2006, Andrea Arnold sort son second long-métrage : Fish Tank. Aujourd’hui en Angleterre (région désolée de l’Essex à l’est de Londres), Mia est une adolescente solitaire. Elle erre dans les couloirs et les allées de la cité HLM où elle vit avec sa mère et sa petite sœur, et ne cesse de rendre avec répartie, verbale et physique, les coups qu’elle reçoit de cet environnement hostile où elle semble n’avoir que des ennemis. Le film s’articule autour de deux leitmotivs, la danse hip-hop, forme d’exutoire qui porte l’espoir de la réussite et de l’échappée, et l’amant de sa mère, de vingt ans son aîné, dont l’adolescente s’éprend malgré elle. De trahisons en déceptions, Mia refuse le sort misérable que la société lui a désigné et finit par fuir.

Fish Tank présente l’occasion de célébrer, depuis Rosetta des frères Dardenne et Virgin Suicides de Sofia Coppola en 1999, l’intérêt nouveau que porte enfin le cinéma à l’adolescence au féminin. Jusque là, et alors même que depuis les années 60 (la Nouvelle Vague en France, La Fureur de vivre (Nicholas Ray, 1956) puis le Nouvel Hollywood et la vague des teens movies aux Etats-Unis…) la jeunesse est devenue un thème récurrent, la jeune femme n’était presque exclusivement que la bonne copine ou bien la jolie tentatrice des jeunes hommes en émoi. Ce n’est que bien trop rarement que la mise en scène en a fait un personnage profond et s’est déroulée selon son point de vue (citons tout de même en France La Drôlesse de Jacques Doillon en 1978 et A nos amours de Pialat en 1983, et outre-Atlantique Lolita de Stanley Kubrick en 1962). Il a existé et existe bien entendu de magnifiques portraitistes de la femme ou de l’adolescence mais pas de l’adolescente avant 1999. Parmi les explications majeures de ce changement de cap : beaucoup des films concernés sont réalisées par des femmes, de plus en plus nombreuses à se lancer dans le métier (Sofia Coppola pour Virgin Suicides voire Lost in Translation, Valeria Gai Guermanika pour Ils mourront tous sauf moi, Nora Hamdi pour Des poupées et des anges, Celine Sciamma pour Naissance des pieuvres, Isabelle Czajka pour L’Année suivante, Danielle Arbid pour Dans les champs de bataille, Marjane Satrapi pour Persepolis, et à venir Alison Murray pour Rebelle Adolescence). Cependant, et heureusement, cela n’intéresse pas que les femmes, les réalisateurs (les frères Dardenne pour Rosetta, Le Silence de Lorna, voire L’Enfant, Philippe Faucon pour Samia, Jason Reitman pour Juno, et bientôt Lee Daniels pour Precious et Gurinder Chadha pour Le Journal intime de Georgia Nicholson…) s’approprient aussi peu à peu un sujet longtemps resté tabou. A l’adolescence masculine, entre découverte de l’autonomie, joies d’une nouvelle liberté et conflits parentaux basiques, s’oppose chez la jeune femme une prise de conscience douloureuse des difficultés liées à sa condition (risque de tomber enceinte, brutalité de certains hommes…), une sensation d’emprisonnement et de trahison par rapport aux promesses féeriques faites durant l’enfance. C’est évident dans Fish Tank avec le personnage de la petite sœur, toute de rose et de paillettes vêtues, mais déjà plus dupe de la supercherie, tant la cohabitation avec sa mère et sa sœur est démonstrative.

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C’est pourquoi presque tous les films cités peuvent être qualifiés de « réaliste », « à portée sociale », ou de « drame », contrairement aux films d’adolescents au masculin qui s’expriment également via le cinéma de genre (action, fantastique et science-fiction - dernièrement Morse de Tomas Alfredson - les Harry Potter…). Parce que le personnage de l’adolescente et le drame social sont quasi-indissociables, sous peine de tomber dans une représentation caricaturale ; comme c’est le cas dans de nombreuses comédies ou films familiaux grand public. Andrea Arnold privilégie ses personnages aux ressorts de l’intrigue, on comprend ainsi ses choix de mise en scène : caméra portée, mouvements légers qui suivent ceux du personnage, point de vue interne (mis à part quelques plans de coupe, pas une image qui ne contienne pas Mia dans le champ ou qui ne soit pas prise depuis son point de vue)… Mais les plus flagrantes réponses plastiques à cette chronique d’une adolescente qui étouffe, restent sans doute le contre-champ et la profondeur de champ. Quand Mia est seule dans une pièce, une lumière naturelle éblouissante jaillit des fenêtres, alors que celles-ci pourraient symboliser une possible issue, elles reflètent le contraire, empêchent de voir et de s’imaginer au loin. En extérieur c’est l’inverse, lignes de fuite et profondeur de champ, mais pour montrer quoi ? Des terrains vagues, des campagnes désolées et monochromes, des zones pavillonnaires uniformes et inhospitalières.

Une mise en scène intimiste et claustrophobique résumée par le titre qui rappelle, et ce n’est pas anodin, Rumble Fish de Francis Ford Coppola, (sortie en 1984, et intitulé en France Rusty James, histoire d’un adolescent et de sa bande qui rêvent de prendre le contrôle de la ville, mais doivent pour cela affronter un autre clan). « Fish Tank » signifie l’aquarium, « Rumble Fish » le poisson combattant, le premier apparaît comme la vision contemporaine, anglaise, féminine et solitaire du second. Les deux titres métaphorisent la même idée de domestication et d’isolement forcés. Mais là où le combattant s’acclimate à l’enfermement auprès de congénères d’autres espèces, Mia s’échappe au contraire grâce à eux, symboliquement le gitan, proie des quolibets mais libre de s’évader du quartier. Elle s’enfuit avant son internement prévu en centre de redressement, et reste ainsi sauvage et insaisissable, telle une raie manta, gracieuse, mystérieuse, méfiante.

Images : © Holly Horner






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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