A la pointe de l’animation en images de synthèse, le studio Pixar, dirigé par John Lasseter, confirme avec Cars son exceptionnelle maîtrise de l’outil numérique. C’est ici le monde des courses automobiles de Nascar qui sert de décor à cette nouvelle aventure, succédant ainsi aux super-héros des Indestructibles, à la faune aquatique du Monde de Némo, et à l’univers des jouets de la série Toy Story.Flash McQueen, bolide en passe de devenir champion de la réputée Piston Cup, s’égare sur la déserte Route 66 et atterri à Radiator Springs, petite ville à l’abandon qui survit grâce à la volonté de quelques habitants. Les personnages de Cars sont des automobiles, ce qui rend encore plus fou le pari de Lasseter de tenter de nous faire ressentir leurs sentiments. Dès la première scène, aucun doute ne subsiste quant à la capacité des studios Pixar à pouvoir humaniser n’importe quel objet. Le design des voitures permet grâce au pare-chocs et au pare-brise de symboliser la bouche et le regard des personnages, sans jamais nuire à la représentation de l’imagerie automobile. Cette dernière permet même par l’intermédiaire des divers marques et modèles, de caractériser les personnages : Sally la belle Porsche 911 jeune et dynamique, la camionnette Volkswagen des années 60 pour le hippie du village, la Jeep militaire pour le vieux réactionnaire, Mater l’idiot du village représenté par une dépanneuse qui tombe en ruine...

La réussite première de Cars se trouve bien dans le fait de nous rendre crédible cette galerie de personnages. Le monde automobile, par sa diversité, se fait pour l’occasion le microcosme de la société américaine. Le monde superficiel des courses de Nascar est reflété à travers Flash McQueen, personnage égoïste qui ne pense qu’à sa réussite personnelle sans se soucier du bonheur des autres. Son arrivée à Radiator Springs le confrontera à une population qui vit toujours dans la nostalgie d’un âge d’or où la ville était encore fréquentée et donc vivante. John Lasseter arrive dans la deuxième partie de son film, à imposer un discours pertinent sur ce qui a fait que l’Amérique a changé en seulement quelques décennies. Car si la première heure de Cars décevait à cause d’un scénario qui se focalisait trop sur son personnage principal, ne profitant pas assez des possibilités offertes par les autres protagonistes (ou alors de façon redondante avec la bêtise de Mater par exemple), le final du film relève d’un tout autre niveau, nettement supérieur à ce qui précède.

En témoigne cette idée très belle de la reconstitution en numérique d’images d’archives du passé glorieux de Radiator Springs, afin de bien souligner la nostalgie qui affecte les habitants de cette ville que plus personne ne fréquente depuis qu’une autoroute permet de couper à travers les canyons en évitant les bourgades perdues dans le désert. C’est bien cette thématique du souvenir qui fait naître les meilleures scènes du film. Lorsque McQueen découvre que le médecin/mécanicien du village fut dans le passé un triple vainqueur de la Piston Cup, Cars change alors de registre, quitte la description un peu niaise et sans surprise des aventures du bolide à Radiator Springs, et met en scène une figure essentielle du cinéma américain, et de l’Amérique tout court : le regard que l’on porte vers des héros, des mythes vivants. Dans cette optique de lecture là, Cars trouve alors de nombreuses raisons d’être vu.
L’ancien champion fait naître chez McQueen des valeurs qui lui étaient étrangères jusque là : il apprendra à respecter et à aimer les autres. Et si ce passage obligé par une morale est inhérent à toute production cinématographique destinée en priorité aux enfants, il intervient ici dans le cadre codifié de l’importance du mythe dans la culture américaine, et des valeurs qu’il incarne auprès des générations qui suivent, comme un exemple à imiter pour faire en sorte de se trouver sur la bonne voie. A la différence des studios Dreamworks, dont la dernière production animée (Nos voisins, les hommes de Tim Johnson et Karey Kirkpatrick, actuellement en salles) mérite au passage le coup d’œil au regard de l’euphorie qu’elle procure dans sa critique acerbe de l’espèce humaine corrompue par une société de consommation, ceux de Pixar établissent une critique contemporaine des Etats-Unis à travers des histoires plus subtiles qui prennent le temps de se développer.

Si le film déçoit dans sa première heure à cause d’un parti pris scénaristique qui semble manquer d’ambition et d’originalité, il devient captivant dans son finale à travers le regard qu’il porte sur une évolution de l’Amérique qui ne cesse de semer le regret et la nostalgie sur son passage. Nos voisins, les hommes et Cars semblent indiquer aujourd’hui que le dessin animé tend à prendre de plus en plus de place dans l’instruction culturelle des jeunes spectateurs, en favorisant l’ouverture au monde de ces derniers. C’est là peut-être que Cars est plus subtil, dans cette manière lente et sereine d’amener finalement un regard critique sur l’époque dont le film témoigne. Cette heureuse thématique, si elle n’arrive pas à nous faire oublier une première partie un peu longue et redondante, fait quand même se terminer le film sur une note positive qui laisse présager des jours encore resplendissants pour Pixar. On attend désormais que les équipes de Lasseter reviennent à l’animation d’êtres humains, pour confirmer l’avancée époustouflante que constituait Les Indestructibles. Car au fond, la principale déception qu’entraîne Cars : c’est de ne mettre en scène que des automobiles, ce que l’on peut percevoir comme un retour en arrière dans l’histoire de l’animation numérique.