Le Premier Venu (Un film de Jacques Doillon)
Mélancolie sociale
Par David Honnorat, le 5 mai 2008
Le Premier Venu est un film tout entier à la troisième personne, un film fragile avec des sentiments qui disent "il". Alors pour en parler, disons "je". Je ne connaissais pas Jacques Doillon. Plus précisément, si je savais bien qu’il y avait derrière Lou et Lola (respectivement actrice et réalisatrice inspirées) un père cinéaste, je n’avais vu aucun de ses films. J’abordais donc Le Premier Venu comme un film de jeune homme, la porte d’entrée dans un cinéma neuf, mais vieux de quarante ans. L’ignorance a parfois du bon quand elle annule les préjugés et nourrit la curiosité. Heureuse coïncidence il semble que Le Premier Venu soit un film à voir comme ça : fébrile, avançant à tâtons dans une histoire qui ne s’assume jamais en tant que telle.

Le Premier Venu commence comme un train qui passe. Tout part d’ailleurs de la gare du Crotoy en baie de Somme. Camille (Clémentine Beaugrand colle Costa (Gérald Thomassin) de près et on devine, sans pour autant vraiment comprendre, ce qui la préoccupe. Ils nous parlent d’un ailleurs, d’un avant et à l’évocation "des flics" le mystère se dissipe sur l’événement qui a eu lieu la veille. Ce qui trouble alors — Costa comme le spectateur — c’est l’entêtement de la jeune fille. Si ce que l’on croit a bien eu lieu pourquoi est elle encore là, pourquoi cette fascination lucide ? Dès la scène d’ouverture le régime de narration est dévoilé : il s’agit avant tout d’évoquer par les mots.

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Dans les dialogues il est essentiellement question de l’autre, celui ou celle qui n’est pas là... De ce point de vue la mise en scène de Doillon est remarquable. Les décors et les corps véhiculent davantage l’émotion que le détachement serein avec lequel les mots sont prononcés. Violence et tragédie sont ici calmes et muettes mais transcendées par l’immensité d’une plage ou au contraire l’exiguïté d’une chambre, d’un abris de chasse. Comme si la violence des mots ne pouvait se rattacher à celle des corps, elle n’avance que masquée, parfois hors champ (les scènes avec le père de Costa qui crie depuis sa chambre). Presque tout est explicité, analysé avec un recul parfois déconcertant : Camille va jusqu’à poser elle même la question cruciale : « Pourquoi le premier venu ? ». Ainsi, le discours prépare, ordonne la suite et puis, filons la métaphore, le train semble ralentir. On le prend en marche et puis lentement, il s’arrête.

C’est toute l’ambiguïté du film, sa beauté aussi : n’être finalement rien d’autre qu’une grande machine qui s’arrête. Il n’est pas vraiment possible de déterminer à partir de quelle scène exactement, mais, et en dépit des divers rebondissements de la deuxième partie du film, on perçoit une forme d’abandon. Comme s’il s’agissait dans un premier temps de réaliser que quelque chose avait été cassé avant d’admettre qu’il serait impossible de la réparer. En cela, le film touche au tragique et se rapproche d’un autre grand film au goût d’inachevé sorti récemment : Les Amours d’Astrée et de Céladon d’Eric Rohmer. En fait Le Premier Venu prend exactement à contre-pied le film de Rohmer en faisant émerger la forme classique du réalisme social et de la modernité là où Les Amours d’Astrée et de Céladon, adapté de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, réalisait l’opération inverse.

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En mêlant d’une part un discours social très réaliste sur fond de nouvelle lutte des classes, et d’autre part une trame classique travaillant avec sérénité à l’exploration des grands sentiments, Doillon réalise un film parfaitement singulier et projette tous les éléments contextuels (langage, lieux, âge des personnages, milieu social...) dans une perspective intemporelle. Mais si le film s’attaque aux grandes forces et fait parfois craqueler le vernis contemporain, il semble ne jamais prendre véritablement son envol. Film éminemment terrien, Le Premier Venu se raccroche sans cesse aux pesanteurs sociales : non pas pour alimenter le tragique mais pour illustrer la morosité plus ou moins rêveuse dans laquelle sont plongés les personnages. Flic, voyou, victime... ces conditions ont beau être des masques potentiellement interchangeables, ceux qui les portent y ont engagé tout leur être et peinent à exister au delà de celles-ci. Chacun semble un temps dominer son sujet ; pensant, agissant et s’exprimant en expert avant de s’effondrer.

Si l’issue est moins implacable que ce que le reste du film laissait augurer (un étiolement inéluctable), c’est grâce au truchement du récit par Camille et sa volonté irrépressible de recoller les débris dans la vie de Costa comme pour réparer ce qu’il avait brisé dans la sienne.

Images : © Pyramide Distribution






Pour la sortie du nouveau film de M. Night Shyamalan, l’excellent Phénomènes, la rédaction de Fin de Séance a concocté un nouveau Top 5 sur le thème du suicide :

  1. Les ados de Virgin Suicides de Sofia Coppola
  2. Le culte Harold et Maude de Hal Ashby
  3. Le suicide de Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard
  4. L’honneur des soldats japonais dans Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood
  5. Le suicide de Grosse Baleine dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Sans oublier le méconnu Suicide Club de Sion Sono, et l’hommage rendu à Kurt Cobain par Gus Van Sant dans Last Days



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- Séances, la cinéphilie à Paris
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