Un producteur hollywoodien grabataire et mutique, reclus dans l’ombre, communique en tapotant sur son ordinateur ce qu’il ne peut plus dire à voix haute : « Les français ont-ils toujours quelque chose à raconter ? ». La question, qui survient dans le dernier quart de Robert Mitchum est mort, semblent être aussi celle que se posent Olivier Babinet et Fred Kihn : Qu’a de bien beau à dire, aujourd’hui, un film français ? Programmé à la dernière sélection de l’Acid - quatrième pan du Festival de Cannes - ce premier long-métrage, par ses partis pris burlesques et clairement post-hollywoodiens, regarde de France où en sommes-nous avec les mythes du cinéma.Le road-movie, sinon le road-trip, a l’avantage qu’il permet de faire un film, de tracer une ligne de fuite, sans avoir à justifier des prétextes dramatiques ou à construire un arrière-plan psychologique, toujours trop étranger à la dimension du cinéma. L’échappée en avant suffit à faire signer le contrat au spectateur. Ainsi l’intrigue minimale de Robert Mitchum est mort « tient sur un post-it » : Franky et son agent Arsène partent au Pôle Nord rencontrer leur cinéaste favoris pour dégoter un rôle dans son prétendu nouveau film. La raison du voyage sert quasi exclusivement de prétexte à rencontres.

D’emblée, le duo –pas tout à fait celui d’un buddy movie mais presque aussi détonant- constitue un merveilleux réservoir à fiction : l’acteur Franky Pastor (l’alchimie physique parfaite entre Vincent Gallo, Steve Buscemi et Russell Brand) et son agent artistique Arsène Meyer (un vrai voleur). Quand le premier est plus neurasthénique, le second, trop plein d’entrain, déborde de hargne ambitieuse. Lancés tous deux de France jusqu’au cercle polaire, en passant par la Pologne (« c’est moche, on dirait la France » se plaint l’acteur), ils sont mus par un désir suranné de cinéma classique hollywoodien (Franky ne sait jouer qu’une scène extraite d’un film de série B : Fatal Angel), conduis et guidés par des outils tout aussi anciens (à bord d’une voiture d’occasion volée, les deux larrons écoutent de la musique sur walkman). Les gueules cassées de Franky et Arsène fantasment leur voyage comme une chevauchée fantastique. Avec eux, la lumière, explicitement marquée comme par un Stanley Cortez, et les cadres, composés avec soin, jouent la carte antienne du vieux film. Avec eux, nous parcourons l’old fashioned cinéma. Pour dire quoi ? Pour aller où ?

L’élan comique de Robert Mitchum est mort –entendu dans le titre même- c’est celui d’un constat (pas vraiment d’actualité) : le grand Hollywood est dépassé, il n’en reste que les miettes des fantasmes. Quand se rejouent les grandes scènes hollywoodiennes, ce sont sous les oripeaux du comique ou de l’incongru. Refrain connu : à la grandeur s’est substitué l’ironie de la dérision. Le chapeau texan de Franky, la moustache soignée d’Arsène, la banane groovy de Douglas (le troisième compagnon du voyage) sont autant de détails d’élégance des années 50 qui aujourd’hui trahissent un sentiment de nostalgie ou de kitsch amusant. Du burlesque, à teneur référentielle. C’est ainsi que fonctionne un certain cinéma comique dorénavant, français comme partout ailleurs. Partout certes, chez Aki Kaurimäki plus qu’ailleurs. Le comique ne fonctionne plus en-soi mais en relation avec ce qui déborde du film. Si l’on peut rire de Robert Mitchum est mort, c’est parce qu’il y a eu des grands films hollywoodiens avant lui et que la tentative maladroite par Franky et Arsène de vouloir les rejouer en accuse l’obsolescence. Avec Robert Mitchum, c’est la grandeur des mythes hollywoodiens qui sont morts. Voilà ce que, de France, Babinet et Kihn nous montrent : le mythe est mort, vive le mythe ! Et dans ce cri de gloire, dans cet appel à plein poumon devant une vallée vide, c’est autant le rire que le petit recueillement qui s’attisent, avec ce que ça comporte de naphtaline déplacée et de plaisirs mélancoliques.