Jusque-là, la filmographie de David Fincher nous avait habitué à un univers formel prétentieux et manipulateur, pratiquant notamment une mise en scène proche de son époque : clipesque. Ce style avait tout pour séduire un public jeune attiré par les effets de style ostentatoires. On se souvient par exemple de l’arrogant et culte Fight Club, dont les effets chics d’une réalisation post-moderne arrivaient à faire oublier la faiblesse d’un scénario uniquement provocateur.Avec Zodiac, Fincher prend le temps de nous raconter une passionnante histoire, en l’occurrence celle de la traque d’un tueur en série de la région de San Francisco a la fin des années 60. Long de presque trois heures, le film se compose de deux parties. La première suit l’enquête à une époque ou le Zodiac (le tueur) est encore en activité. L’inspecteur David Toschi (excellent Mark Ruffalo) est charge de l’enquête, tandis qu’au San Francisco Chronicle, Paul Avery (Robert Downey Jr) et Robert Graysmith (tout aussi excellent Jake Gyllenhaal) mènent leur propre enquête. La seconde partie du film est consacrée a la longue période pendant laquelle l’enquête a été au point mort, et ou le Zodiac n’a plus jamais fait parler de lui. Pendant les années 70 et 80, Paul Graysmith travaillera sur le sujet afin d’accoucher de la vérité, et d’un livre dont le présent film de Fincher s’inspire.

On peut rapprocher Zodiac du film Coréen Memories of Murder. Tous les deux partagent plusieurs points communs. Tout d’abord ils s’inspirent de faits réels concernant des serial-killers qui ne seront jamais arrêtés. Ensuite, leurs histoires respectives prennent place plusieurs décennies en arrière, ce qui permet aux réalisateurs d’avancer des commentaires sur les sociétés qu’ils sont en train de filmer. David Fincher dénonce ainsi les pouvoirs des medias dans son pays, capables de prendre le rôle des enquêteurs et des médiateurs avec les assassins. Il met aussi en avant le fait que la société de consommation qu’est la Californie peut devenir par ses excès un allie de poids pour les criminels, dans la mesure où ils peuvent prendre appui sur ces dits medias et ainsi semer la panique dans la population, et instaurer la paranoïa. Il y a aussi cette séquence très drôle, ou le film enchaîne les déclarations d’anonymes certifiant à la police qu’ils sont le Zodiac. On est ici dans la recherche du "quart d’heure de gloire Warholien".

Ce qu’il y a de remarquable dans ce film, c’est sa sobriété. Fincher ne fait plus du cinéma débridé, il semble constamment se réfréner dans sa mise en scène. Si certes le long scénario de Zodiac se prête a cette retenue, on apprécie quand même l’absence presque totale de plans et passages uniquement figuratifs et graphiques (comme le pénible Panic Room en était rempli, avec en point d’orgue, le passage de la camera dans les trous de serrure). Le film se contente d’un découpage des plus classiques, et d’une photographie qui limite les contrastes au possible pour accoucher au final d’un ton naturel, sans extravagances. Nous n’irons pas jusqu’à qualifier ce travail formel de documentaire — contrairement à celui exercé sur l’histoire — mais l’exemplaire sobriété visuelle de l’ensemble nous offre définitivement une nouvelle facette de David Fincher, de loin sa plus intéressante.

Avec ce nouveau film, le réalisateur de Seven se prouve à lui-même que les effets de style sont finalement peu nécessaires pour manipuler le spectateur et agir sur lui. Dans Zodiac, on trouvera une scène somptueuse, terrifiante et parfaitement mise en scène. On y voit Graysmith entrer dans le sous-sol d’une maison accompagne par un homme n’inspirant pas la confiance. Grâce uniquement aux dialogues et a un formidable travail sur l’éclairage (lumières diegetiques principalement),
Fincher fait monter la tension en quelques minutes et nous offre de très loin le meilleur exemple de son renouveau formel, bâtit sur une confiance absolue en l’histoire.
Si par le passé, notamment à travers Seven et The Game, Fincher avait déjà démontré des qualités de conteur d’histoires noires, il réussit avec Zodiac le tour de force de rentrer dans une attitude purement Hollywoodienne, centrée autour de la narration et du pouvoir qu’elle peut avoir sur le spectateur quand elle lui est délivrée sans habillage surcharge, avec simplicité et sobriété.