Attendu comme le messie par les fans, délaissés, de la trilogie Evil Dead, le retour aux sources affiché de Sam Raimi accouche d’une petite merveille horrifique à mille lieux des ghost-stories fadasses que l’on nous sert chaque année. Le réalisateur des Spiderman reprend ainsi son travail sur le genre là où il l’avait laissé en 2001, avec le moyen Intuitions, pour y réinjecter une dose de folie salvatrice propre à ses glorieux débuts.Pensé comme un grand huit de l’épouvante, Jusqu’en Enfer se dote d’un potentiel ludique rarement égalé qui tient dans son concept à la fois simpliste et diaboliquement efficace. Une jeune femme (Alison Lohman, excellente) est persécutée par un démon après qu’une vieille gitane lui a lancé un sort. Elle est ainsi assaillie de visions effrayantes susceptibles de surgir à n’importe quel instant, idée géniale qui permet de surprendre sans cesse le spectateur sans avoir recours à des alibis narratifs superflus. Si cette insécurité permanente est bien le moteur horrifique du film, elle est aussi vecteur d’un comique grotesque pour le moins irrésistible.
Car Raimi reprend avec bonheur la recette du "Fun&Fear" qu’il avait porté à son plus haut niveau dans Evil Dead 2 et qui consiste à faire surgir chez le spectateur un sentiment de peur et d’hilarité à la même seconde, ce qui n’est pas une mince affaire, le premier étant souvent évacué par le deuxième. Ici les mécanismes horrifiques habituels (cadrages serrés, bruitages déchirants, Jump Scares) qui collent bien évidemment à la subjectivité du personnage sont réintégrés dans des situations souvent collectives (l’incroyable séquence du dîner chez les beaux-parents) et en plein jour. L’objectif étant de faire intervenir ces visions délirantes au moment les plus improbables afin de faire passer Christine aux yeux de son entourage pour la dernière des folles.
Celle-ci, à la manière d’Ash, est constamment malmenée et ridiculisée par les évènements qui s’acharnent sur elle d’autant qu’elle se révèle être une sacrée gourde dès qu’il s’agit d’assurer sa survie. Raimi pousse ainsi le vice jusqu’à lui faire ingérer absolument tout ce qui se présente (une mouche, du liquide d’embaumement, un mouchoir, un bras ( !), etc.) d’une manière tellement systématique qu’elle devient vecteur de sens lorsqu’on nous apprend que Christine est une ancienne obèse ! Cette dernière est épaulée dans son périple par une galerie de personnages gitans délicieusement clichés qui participent à la fraîcheur d’un univers peu utilisé dans les films d’horreurs.
Le background est d’ailleurs un parfait gloubiboulga de mythologie gréco-latine et romanichelle augmentée par les diverses références du film qui finissent par lui donner une identité propre, tout comme c’était le cas pour l’univers lovecraftien de la trilogie Evil Dead. Dans Jusqu’en Enfer on pense bien sûr à La Maison du Diable de Robert Wise, mais aussi à Rendez-vous avec la Peur de Tourneur et d’autres classiques comme Poltergeist ou l’Exorciste même si aucun de ces films n’est directement cité. Tout comme ces glorieux ancêtres, la peur suscitée par les multiples apparitions du Lamia (le fameux démon) n’est jamais rendue artificielle par des tics de mise en scène trop évidents mais au contraire construite par un classicisme inébranlable qui vient paradoxalement déjouer sans cesse nos attentes.
Car si Jusqu’en Enfer parvient à se hisser au niveau des films précités, c’est avant tout grâce à une mise en scène d’une finesse et d’une intelligence rare alliée à une maîtrise incroyable de tous les codes du genre. Bien qu’au premier abord le film abonde de séquences types toutes plus usitées les unes que les autres, c’est avant tout pour saborder au dernier moment la confiance qu’a le spectateur en leur dénouement. La scène du parking est à ce titre hallucinante d’énergie en profitant d’un découpage dynamique qui attire systématiquement l’attention du spectateur sur un élément de l’arrière-plan pour mieux le prendre en traître au dernier moment. Le réalisateur de Mort ou Vif construit ainsi toutes ses séquences pour prendre à revers le cinéphile moyen, désormais habitué à toutes les supercheries.
La précision des cadrages et des mouvements de caméra de Raimi soutenues par la musique envoutante de Christopher Young font de Jusqu’en Enfer un classique instantané et sans doute la meilleure ghost story américaine des années 2000. Le talent et la bonne humeur constante du métrage achèveront de contenter tous les fantasmes générés par le projet jusqu’à un final sardonique qui fera se sentir stupide tous ceux qui ne l’auront pas anticipé. Preuve d’un grand film qui sait surprendre son monde avec les procédés les plus élémentaires et la vision d’un réalisateur généreux que l’on sait pourtant destiné à reprendre ad nauseam la franchise déclinante des Spiderman.