Actuellement ressort en salles l’un des films les plus importants de Kurosawa, peu connu du grand public mais déterminant dans son oeuvre.De Kurosawa, le grand public retiendra avant tout les films épiques et historiques que sont Rashomon (1950), Les 7 Samouraïs (1954) , La forteresse cachée (1958) ... : sans savoir que le plus connu des cinéastes japonais de l’histoire a commencé par des œuvres plus réalistes... et moins japonaises. Loin des grandes tragédies empruntes de mythologie qui ont fait sa réputation, Kurosawa dialogue ici avec le cinéma américain, et plus précisément avec le genre du film noir. Un jeune policier qui s’est fait voler son arme dans un train, tente de retrouver le voleur avec l’aide d’un commissaire plus expérimenté.

A cette époque, Kurosawa revient d’un long séjour à l’étranger qui lui a permis de découvrir le cinéma américain. De retour dans son Japon natal, défait pendant la seconde guerre mondiale, le cinéaste s’implique dans la reconstruction idéologique de son pays. Une reconstruction surveillée par les Etats-Unis, qui tentent de faire de l’empire du soleil levant un pays pacifique et occidentalisé. Chien enragé (qui est daté de 1949) nous donne à voir un Japon qui s’adonne aux coutumes occidentales et qui surtout, les défend. Le personnage du commissaire peut étonner par son ton toujours moralisateur, critiquant avec verve ses concitoyens indignes, voleurs : perturbateurs dans la remise en marche du pays. Ce commissaire incarne le nouveau Japon, celui de l’ordre et de l’amour de la nation.
Du coté de l’intrigue, Chien enragé n’échappe pas à cette américanisation. On l’a dit, Kurosawa s’est inspiré des films noirs américains qu’il venait de découvrir auparavant. Il en résulte une simple opposition manichéenne entre le jeune policier et le voleur. Cette confrontation participe également au discours social du film. Le héros, sous les conseils du commissaire : ne s’écarte jamais de son but, faire respecter la loi à force de travail et de dévotion à la patrie. En face de lui, le voleur ne travaille pas, et vit dans un taudis. Le propos politique est fort : cette vermine est à remettre dans le droit chemin pour mettre le Japon sur de bons rails.
Mais la qualité de Chien enragé ne repose pas uniquement sur ce scénario habile et puissant. La mise en scène de Kurosawa est elle aussi brillante, et contraste nettement avec le style plus virevoltant de ses œuvres à venir. Ici, il faut noter et apprécier le grand travail naturaliste qui nous est proposé. La description qu’il fait de cette société japonaise en pleine reconstruction n’oublie aucun détail. Dans les décors criant de réalisme, l’acteur Toshiro Mifune crève l’écran et incarne à la perfection les nouvelles valeurs de son pays : s’accoutumant avec aisance des codes du film noir américain. Tant sur le fond que sur la forme, Chien enragé est un très grand film. Il prouve l’immense talent de son auteur, permettant au public de découvrir une autre de ses facettes.