D’un extrême à l’autre, telle semble être la trajectoire que traverse le cinéma de Darren Aronofsky après trois films (Pi, Requiem for a dream, The Fountain). Alors que Requiem For a Dream utilisait l’imagerie noire et pessimiste du milieu de la drogue pour dépeindre et nous faire ressentir le calvaire des personnages, il en va tout autrement dans The Fountain où il est plus question d’odes à l’amour et à la vie.Il y a comme un paradoxe à vous conseiller d’aller voir ce film sur grand écran pour en apprécier ses qualités graphiques, en même temps que de vous indiquer qu’il s’agit là d’une œuvre dont le cinéma est très peu invité à la fête, et où au final il est bien difficile de trouver des raisons d’être satisfait. Le scénario, volontairement pauvre et simple (à travers les époques 1500, 2000 et 2500, un homme joué par Hugh Jackman cherche à conserver l’être qu’il aime, interprétée par Rachel Weisz), sait se faire oublier au profit de se qui intéresse réellement Aronofsky ici : l’utilisation de l’outil numérique capable de retranscrire à l’écran le déluge d’émotions et de passions des personnages. Très vite, le titre prend tout son sens à cet égard, tant uniquement les sentiments humains sont exacerbés dans ce long métrage, et déversés sur la pellicule scènes après scènes.

Il n’est pas question de reprocher à Aronofsky ce parti-pris très ambitieux qui consiste à faire tenir les quatre-vingt dix minutes de la projection sur le seul aspect graphique du projet. La technologie numérique a ces dernières années apporté au cinéma une liberté de mouvement et de création libérée de toutes contraintes. Matrix posait la première pierre d’un cinéma transcendé par les effets spéciaux, et qui se tourne de plus en plus vers une déconstruction du corps dans le plan et son espace. La vague d’adaptation de comic-books témoigne de l’envie qu’ont aujourd’hui les réalisateurs de laisser libre cours à leurs idées les plus folles, repoussant sans cesse les limites du possible, et atténuant de plus en plus la frontière entre le réel et le fabriqué (le numérique), faisant de ce dernier la norme d’un nouveau cinéma.

The Fountain serait donc un film dans l’air du temps, en phase avec la technologie de son époque. En dehors du scénario, où se trouve le problème alors ? Dans cette débauche d’énergie numérique justement, cette fontaine de couleurs et d’effets spéciaux qui déborde l’écran et stigmatise encore un peu plus la faiblesse du récit, du non-récit devrait on dire. The Fountain période 2500, c’est Hugh Jackman en apesanteur dans une bulle or et blanche, perdue dans la nuit. The Fountain période 1500, c’est ce même Hugh Jackman accompagné de Rachel Weisz dans l’Espagne des conquistadores, la jungle etc. Les mêmes couleurs or et noir survivent dans ces séquences. Entre les deux, il y les scènes froides de l’époque 2000, qui pour la plupart se déroulent dans un laboratoire scientifique sans lumière ni espoir. Le tout sonne faux, du moins terriblement travaillé en post-production, ce qui accouche d’un film froid dont on se sent vite exclu.
Tout ce que fait Aronofsky ici a pourtant un sens, et celui-ci est une nouvelle fois si limpide dès les premières minutes qu’une grande partie de la projection en est déjà gâchée. Les histoires qui nous sont ici racontées nous parlent d’amour, de bonheur, et de vie éternelle. Le personnage masculin passe son temps à travers les époques à rechercher ce qui pourrait sauver celle qui l’aime. On l’a dit, The Fountain est une ode à la recherche du bonheur sans limite, et cette absence de limite transparaît dans la mise en scène d’Aronofsky. De la même façon que la noirceur du scénario de Requiem for a dream dépeignait sur la forme du film, la limpidité jubilatoire et presque orgasmique par moments de celui de The Fountain trouve un écho dans la recherche de pureté graphique de l’œuvre.

Le fait est que cette pureté — aussi belle soit elle par instant — soit le seul programme du film, est par là même sa limite principale à notre entière adhésion à lui. Cela est d’autant plus vrai lors du final interminable, rendu brouillon par ses sauts temporels, et où l’on reste totalement passif. Faire se rapprocher l’esthétique de The Fountain à celle des jeux vidéos est une erreur importante, même si les méthodes employées dans ces deux cas au niveau de la production ne doivent pas différer énormément. La différence majeur se trouve dans la position de celui qui se trouve devant l’écran. Malheureusement pour nous, spectateurs de cinéma, nous ne contrôlons pas le personnage principal de cette aventure, et c’est avec désappointement que nous subissons ce qui lui arrive. Par moments certes, la musique extatique liée à quelques images remarquables peuvent nous transcender, et dans ces rares instants, nous pouvons nous sentir plus proches des personnages. C’est du moins semble t-il, l’ambition d’Aronofsky : nous faire partager par le numérique et ses images glacées, le destin dégoulinant de bons sentiments de ses personnages. Pari aussi ambitieux que raté.
Si The Fountain nous offre quelques séquences d’un graphisme étourdissant, il n’en demeure pas moins qu’on y voit très vite ses limites (l’exclusion du spectateur de ce procédé, qui en plus ne peut se raccrocher au film grace à l’intrigue, définitivement trop pauvre), et ainsi son manque d’intérêt. Le film est cependant utile pour nous rappeler que le numérique ne se suffit pas à lui-même, et que s’il a permis au cinéma des avancés prodigieuses, il ne peut faire oublier qu’entendre se faire raconter une histoire est la principale motivation d’un spectateur qui va dans une salle de cinéma. Dire d’Aronofsky qu’il a été ambitieux sur ce projet n’est bien sûr pas faux. Mais l’ambition dont on parle ici tient plus dans le refus de raconter une histoire que dans les partis pris esthétiques choisis. Si cette équation a pu il y a quelques années donner un chef d’œuvre comme Gerry de Gus Van Sant, elle débouche dans The Fountain sur le constat d’échec suivant : entre vide scénaristique et trop plein numérique, Aronofsky en oubli le principal, s’intéresser à ce que le spectateur ressentira.