Ombres et Feux (Lumière 2011)
Par Flavien Poncet, le 5 octobre 2011 2011 - automne - 05:47
Les portes du festival Lumière se sont ouvertes lundi soir avec la projection, en avant-première, du beau film de Michel Hazanavicius, The Artist, déjà lauréat au précédent festival de Cannes d’un prix d’interprétation masculine. Presque intégralement muet, traitant de l’apparition du parlant et brassant une horde de références, le film nourrit sa force de ses quelques éclats de grâce et de l’intelligence de son point de vue. Démarrage, donc, sous les beautés du muet –nous y reviendrons plus d’une fois. Mais le festival ne s’enclenche véritablement que le lendemain, dès les premières séances du matin, 10h, quand la journée s’éveille dans le creux des salles obscures.

Première séance du jour : salle presque comble pour voir le Danton (1983) d’Andrzej Wajda, dans lequel Gérard Depardieu, interprétant le héros éponyme, déploie son catalogues de tics. Comme si, en cette occasion de célébration, il fallait passer par ce bloc brut d’histrionisme pour tailler ensuite, avec ses interprétations dans d’autres films, plus de subtilité.

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Commandée initialement par François Mitterrand pour commémorer la Révolution française, l’œuvre scénarisée par Jean-Claude Carrière a le mérite de subvertir le projet pour dépeindre la Révolution comme une bouffonnerie maquillée d’injustice. De cet élan séditieux, le film n’en portera la trace que sous une seule forme, minoritaire : la musique bartokienne de Jean Prodromidès. Le reste tombe implacablement sous le sceau du conformisme. Mise en scène aux travellings trop appuyés de sens pour ne pas trahir en filigrane une métaphore grossière (Robespierre / Danton = Jaruzelski / Walesa) ; interprétation emphatique à l’absurde (Depardieu dans son plaidoyer pro domo s’use en roue libre ; Patrice Chéreau en écrivain martyr n’est ni plus ni moins que mauvais) ; dialogues pétris de théâtralité, Danton s’imbibe d’académisme. Un paradoxe quand le peintre néoclassique académique Jacques-Louis David, interprété dans le film, passe pourtant pour uns sous-fifre de Robespierre et un traître à la liberté du peuple. Alors que Wajda raille l’académisme au zèle placide de David, il y tombe dans le même temps. Dans cette chronique historique bien scolaire (on imagine à l’époque les enseignants se précipiter sur le film, non pas pour déceler sa puissance d’œuvre d’art mais pour y étudier le chapitre « Révolution française »), quelque part jaillissent des éléments remarquables, parmi lesquels Roger Planchon, incroyablement irréprochable de justesse, dénué de grandiloquence, plein d’une assurance qui donne volume et foi en son personnage. Maigre festin pour une première rasade de cinéma.

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La suite nourrit mieux son regard-son écoute. Combat sans code d’honneur (1973), de Kinji « Battle Royale » Fukasaku a ouvert, au Comoedia, le cycle des yakuza eiga, cinéma centré autour des gangsters japonais, et dont la dernière déclinaison célèbre fut l’Outrage (2010) de Takeshi Kitano. De 1946, alors que le Japon plie sous la capitulation face aux États-Unis et que le territoire, bombardé, est un amas de ruines, aux années 60, Combat sans code d’honneur déroule les intrigues croisées et retorses des gangs de yakuza. L’audace salutaire du récit est de ne proposer ni un pathos tragique, comme Le Parrain à la même époque, ni une hargne anarchiste, comme chez Kôji Wakamatsu. Fukasaku gère avec sagacité les turgescences de violence et les instants de respiration, où se creusent la psychologie des personnages et leur complexité. L’intérêt principal ne réside pas dans cette alternance, mais dans les envolées âpres durant lesquelles s’entretuent les criminels et qui, à chaque fois, laissent résonner une petite mélodie du deuil. Lors de ces instants, le montage s’affole, les cadres se biaisent, les corps se déchirent et se couvrent de rouge cramoisi. Une trouée frénétique qui transfigure les personnages en happenings formels. Cette sensation de happening est d’autant plus forte que l’ensemble est difficilement relié par un fil narratif intelligible. Tout semble se succéder comme pour perpétrer l’image d’une violence qui n’en finit pas, plutôt que pour parachever un schéma dramatique ronflant. Ces violences donnent l’occasion à des effets de style plutôt grossiers (arrêt sur image à chaque meurtre, inscription du nom et de la date de décès), mais cette grossièreté est un art, celui d’exprimer avec une adéquation sensible le caractère abrupt des milieux criminels. Loin des cérémoniels stylisés de chez Johnnie To ou John Woo, Combat sans code d’honneur déverse la sécheresse du milieu des yakuzas. Cette caractéristique est d’ailleurs partagée par tous les jitsuroku eiga, deuxième mouvance des yakuza eiga qui visent à produire des films comme de vrais documents. La photographie, cultivant une granitée poreuse, laisse ainsi parfois penser à la retranscription de documents télévisés.

Entre l’académisme de Wajda, soulevé par le cabotinage malin de Depardieu, et ce souffle de violence contre un Japon harnaché à un capitalisme étranger, la première journée Lumière s’est ainsi faite, comme au cinéma, d’ombres et de feux.

 






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



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