Il y a longtemps que je t’aime est le premier film réalisé par Philippe Claudel, écrivain de renom et maitre de conférence à l’Institut Européen de Cinéma et de l’Audiovisuel de Nancy. Adapté d’un roman, il raconte l’histoire d’un secret, de retrouvailles entre deux soeurs. Après avoir commis l’innommable, Juliette (Kristin Scott-Thomas) passe 15 ans en prison. A sa sortie, sa soeur Léa, (Elsa Zylberstein), l’accueille chez elle avec son mari (interprété par Serge Hazanavicius) et ses deux filles adoptées. S’ensuit un drame familial entre les difficultés de la réinsertion socio-professionnelle, et le tabou du meurtre.L’idée de base du scénario est intrigante et osée : une femme a tué son enfant de six ans et tente de se réinsérer à sa sortie de prison. C’est un sujet délicat et difficile. L’infanticide est un crime tabou, d’autant plus quand il est le fait de la mère. La bande-annonce joue sur l’aspect mystérieux du crime. Deux choix semblaient s’offrir au réalisateur : soit il attendait le dénouement du film pour réveler la nature du crime, soit il le donnait au départ et s’attachait ensuite à la thématique de la réinsertion et à la psychologie de ce personnage. L’infanticide est deviné au bout de quinze minutes, confirmé au bout de trente lorsque l’ancienne détenue se voit confrontée à la terrible question d’un possible employeur : (en substance) « Vous avez dû faire un sacrée connerie ! Qu’est ce que vous avez fait ? Vous avez tué ? Qui ? Un mari, un amant, une maitresse ? ... » (la thématique des dialogues sera abordé plus loin). Mais le cinéaste n’a pas choisi la deuxième option, car toute la suite du film reste dans l’effleurement de son sujet en tournant toujours autour de la question du tabou et du non-dit. Peu avant la fin du film, on apprend « la vérité », celle que le politiquement correct admet, celle qui apaise les spectateurs de s’etre attachée à cette femme : elle a soulagé son enfant des souffrances d’une maladie qui le condamnait. La succession de scènes attendues qui forment le film aboutissent à l’efficacité de l’effet larmoyant de cette scène d’aveu. Voilà comment une idée audacieuse est détournée, vers une thématique très populaire et actuelle : l’euthanasie. Le meurtre n’en est plus un, Juliette n’est pas une criminelle mais une mère aimante et détruite. Elle est excusable et devient meme défendable. Dommage que le cinéaste et les spectateurs noyés dans la tempete de bons sentiments du film oublient que l’infanticide maternelle est une réalité qui mériterait d’autres commentaires que ceux qui lui sont trop souvent attribués incidieusement dans les journaux à la rubrique faits divers. En agissant ainsi, le film échappe à deux difficultés : donner un point de vue en profondeur sur l’euthanasie (révélé tardivement, il ne sert qu’à réhabiliter un personnage aux yeux du spectateur) ou sur l’infanticide. Un synopsis d’origine gaché par l’aspect « Delarue » de ce film : ou comment remplacer le débat par le voyeurisme.

Le scénario n’est pas le seul à décevoir. Dans un entretien accordé pour le magazine UGC (le groupe produit et distribue le film sous le label marketting « spectateurs UGC »), Philippe Claudel explique qu’il a voulu faire ressortir l’émotion dans ce film. Il a choisi une mise en scène transparente, au profit du scénario et des acteurs. Cependant, la mise en scène n’est pas transparente (expression somme toute aimable quand on sait tous les chefs d’oeuvre du cinéma américain qui ont été réalisé selon ce principe) mais digne d’un téléfilm, absente. De la place de la caméra aux choix des plans, la réalisation est d’un amateurisme et d’une fadeur tristes. Quant aux dialogues, ils sont grossiers, souvent ridicules, très banals. La musique, composée par Jean-Louis Aubert, sert le discours « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et l’expression excessive des sentiments. La séquence qui relate une journée de réunion amicale (football entre vieux potes, courses avec les enfants, guitare autour du feu...), avec comme unique son la musique rajoutée, est exemplaire de la naiveté de ce film dans sa mise en scène et son scénario. Une scène de repas cloture cette séquence. Un des protagonistes a trop bu et pousse Juliette à l’aveu. Quand elle annonce qu’elle a commis un meurtre, les invités rient en croyant à une blague. Résolution facile pour éviter d’avoir à traiter de la réaction de vingt personnages. Meme la costumière (dont le travail est d’ordinaire soit oublié soit felicité) est tombée dans l’exagération mal venue en revetant le personnage de Juliette d’un long trench épais et sans forme marron. Métaphore sans subtilité d’une femme qui voudrait se réinserer en trompe l’oeil, sans avoir à s’expliquer...et qui est sensée au début du film avoir fait du shopping avec sa soeur pour se remettre à la page.
Prestation moyenne des acteurs qui ne parviennent pas à donner de la profondeur à leurs personnages, intellectuels et bourgeois typiques du cinéma français. Le surplus de clichés les rendent meme parfois paradoxalement incohérents (le personnage du mari passe de l’intolérance totale à la pitié). Elsa Zylberstein est la plus décevante, une coquille vide tant elle surjoue à vouloir émouvoir avec un personnage qu’elle ne vit pas avec régularité. Kristin Scott Thomas) n’est pas dans un de ses meilleurs jours, meme si elle de loin la plus habile et crédible. Les enfants ont des roles et des dialogues d’une niaiserie qui rappellent la publicité pour les célèbres saucisses qui vont au micro-ondes...Meme la figuration, dont le but est de rendre crédible le plan tout en se faisant oublier, est à plusieurs reprises maladroite. La scène au parc zoologique est navrante : les figurants sur la gauche de l’écran sont accoudés à la barrière, de trois quarts de dos, immobiles pendant plusieurs secondes, en admiration devant les éléphants. Niveau crédibilité, on fait mieux.

C’est peu de dire qu’ Il y a longtemps que je t’aime est très décevant par rapport à son synopsis. Quant à la réalisation, ou comment faire semblant de traiter d’un sujet sensible, elle est naive et joue sans subtilié avec les sentiments primaires de pitié et de peur.
Philippe claudel est sans doute un bon ecrivain. Pourtant ce film nous démontre une fois de plus que l’adage « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » s’applique aussi au cinéma.