L’Affaire Farewell (Un film de Christian Carion)
Papa est en voyage d’affaires
Par Jean-Eudes Durand, le 10 novembre 2009 2009
L’Affaire Farewell a été selon Ronald Reagan « la plus grande affaire d’espionnage du XXe siècle ». Le film de Christian Carion retrace une partie de la vie de Vladimir Vetrov (1932 – 1985), qui fut lieutenant-colonel russe du KGB et dont le nom de code était « Farewell ». En pleine Guerre Froide, déçu par le régime soviétique, Vetrov décida de livrer aux autorités de l’Ouest des documents confidentiels de l’URSS. Cet agent double, employé par la DST, a contribué selon certains historiens à mettre fin à la Guerre Froide. Outre la reconstitution des faits historiques, le film effectue un devoir de mémoire envers Vetrov en faisant connaître ses actes au grand public, même si celui-ci a agi il y a désormais plus de vingt ans.

Le canevas du film repose sur le couple Vladimir Vetrov / Xavier Ameil. Ce dernier est ingénieur français de Thomson-CSF, basé en Russie. Guillaume Canet (ayant déjà travaillé avec Christian Carion dans Joyeux Noël) incarne cet homme, rebaptisé pour le film Pierre Froment. Quant à Vladimir Vetrov, c’est Emir Kusturica qui l’interprète sous le nom fictif de Gregoriev. Gregoriev utilise Froment pour faire passer les documents qu’il photographie à l’insu des Russes à l’Ouest. Froment est l’intermédiaire idéal puisqu’il effectue des allers-retours entre sa terre natale et son lieu de travail fréquemment, il n’a rien à voir avec les agents secrets et ainsi il n’est pas fiché par les autorités soviétiques. Leur prise de contact effectuée (dans un très beau plan où les phares d’une voiture éclairent les yeux de Gregoriev, caché à l’arrière du véhicule de Froment), l’ingénieur français se sent attiré par cette opportunité de rendre service à l’Ouest à la vue des premiers documents qui lui sont confiés (plans détaillés de Air Force One, de la Maison Blanche... que les Russes détiennent). L’intimité entre les deux hommes va constamment s’accroître au gré de leurs rendez-vous clandestins. Ils s’isolent tous deux et n’ont plus que l’autre avec qui parler franchement. Gregoriev trahit les Soviétiques mais n’est pas français ou américain pour autant (le dénouement montre le peu de reconnaissance que lui portent les Américains). Froment ment à sa femme pour ne pas l’inquiéter jusqu’à comprendre son erreur. Ainsi, ils se retrouvent à parler de leurs convictions politiques, de leurs familles respectives, de leurs goûts artistiques… Ils s’entraident tout en se sentant délaissés, prenant d’énormes risques seuls. Cet isolement est intéressant de par le rapport intime qui croît entre les deux individus, pourtant relativement distincts. Un autre point fort du film (qui a particulièrement motivé Emir Kusturica à accepter le rôle) est que le cinéaste dévoile les deux protagonistes dans leur intimité, au sein de leur famille. On voit les difficultés que Froment éprouve à mentir à sa femme et à ses enfants. Tous ces éléments permettent de faire de ces personnages des humains à part entière, des anti-James Bond auxquels on peut aisément s’identifier.

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Christian Carion élargit son propos restreint aux deux hommes susmentionnés pour poser un regard plus général sur l’URSS au cœur la Guerre Froide. Les événements narrés naissent de la déception de Gregoriev vis-à-vis du régime soviétique. La séquence dans le parc explicite bien ses pensées dans un dialogue avec Froment. Il voit le communisme comme une utopie avec du recul mais il y croyait profondément. Il tient les autorités de son pays comme responsables de l’échec de la mise en place d’un communisme porteur de valeurs et de sérénité. C’est pourquoi il désire « faire sauter le système » et contribue pour cela à la fin de la bipolarisation mondiale. Il semblerait que Gregoriev ne soit pas un cas isolé, mais la peur régit l’URSS et empêche le peuple russe de se révolter ouvertement. A l’aide de trois séquences musicales quasi-muettes (le compositeur Clint Mansell conserve un talent et un potentiel immenses) Carion dévoile de sombres événements qui se produisent régulièrement en URSS, notamment de nombreuses arrestations. Cette insécurité ambiante se voit d’autant plus dans la séquence angoissante où Froment pense être arrêté mais c’est finalement la dame à côté de laquelle il se cache qui est emmenée par les autorités (arbitrairement ?). Nous avons ainsi affaire à une vision sombre de l’URSS dans laquelle chaque individu est constamment épié (on peut remarquer la paranoïa de Gregoriev). On voit également une envie évidente d’affranchissement de ce régime autoritaire. Les citoyens soviétiques importent clandestinement des produits venant de l’Ouest qu’ils prennent plaisir à découvrir. Ainsi, grâce à Froment, Gregoriev se procure des poèmes français, des cassettes de Léo Ferré, des cassettes de Queen pour son fils ainsi qu’un walkman. Le contexte historique général de l’œuvre montre le désir d’un nouveau monde, les Russes désirent être libres dans le monde entier, et même au sein de leur propre pays.

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Un soin particulier est porté à la reconstitution historique, l’esthétique du film étant pleinement au service de son récit. Christian Carion s’était déjà attelé à une telle reconstitution en 2005 avec Joyeux Noël qui avait pour fond la guerre de 14-18. Le réalisateur a disposé pour L’Affaire Farewell d’un budget tout aussi conséquent que pour celui de Joyeux Noël tout en restant extrêmement sobre. Notons que Christian Carion est passé outre le tabou parfois fâcheux de représenter des personnalités politiques récentes. François Mitterrand, Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan (qui ne cesse de visionner L’Homme qui tua Liberty Valance dans lequel il aurait dû jouer) sont ainsi représentés sans aucune retenue, ce qui marque une réussite évidente du film. Nous voyons d’ailleurs que ce tabou semble actuellement s’estomper de plus en plus (avec par exemple W. – L’improbable président d’Oliver Stone). Carion ne se permet que très peu de libertés par rapport aux événements historiques. Le peu d’indépendance que s’octroie le réalisateur est réfléchi et employé à bon escient, de telle sorte que les faits soient plus « cinématographiques » (notamment le dénouement qui se déroule en pleine nature, alors qu’en vérité il se serait passé en prison, il est ainsi bien plus symbolique). Un autre choix contribuant fortement à la qualité du film réside dans le respect des langues. Cette internationalité du film (rapport entre Américains, Soviétiques et Français) a généré un casting multiethnique de qualité dans lequel on trouve des Français (Canet, Arestrup), des Américains (Dafoe). Pour jouer les Soviétiques, Carion a eu recours à de nombreux comédiens d’Europe de l’Est (Lituanie, Roumanie, Bosnie). Ce souci du détail et de la langue parlée est extrêmement convaincant, mais malheureusement encore assez rare même si certains cinéastes le préservent (Tarantino avec Inglourious Basterds notamment). Enfin, mentionnons l’excellente prestation d’Emir Kusturica qui, en plus de ne pas être russe alors qu’il joue Grigoriev (il est né en Yougoslavie et peut aujourd’hui être considéré comme bosniaco-serbo-français), n’est pas initialement acteur. Sa talentueuse carrière de cinéaste est mondialement reconnue (deux Palme d’or, pour Papa est en voyage d’affaires, 1985 et Underground, 1995) et il la diversifie en étant, entre autres, acteur et musicien (sans cesse en tournée mondiale avec le No Smoking Orchestra). Son allure robuste et son implication dans le film (réalisateur oblige) lui permettent de s’épanouir dans ce rôle complexe et délicat à aborder, comme dans La Veuve de Saint-Pierre de Patrice Leconte où il était incroyable en Neel Auguste, bagnard aux allures très rudes mais extrêmement sensible.

Images : © Pathé Distribution






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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