Alain Resnais avait déjà adapté une pièce de l’auteur anglais Alan
Ayckbourn, en tournant il y a quelques années Smoking/No Smoking. Cette nouvelle adaption, portant le nom hautement symbolique de Coeurs, traite de la solitude sur fond de sourire empli de larmes.Resnais ayant obtenu le Prix du
Meilleur Réalisateur lors de la Mostra de Venise 2006, il fallait s’attendre
à une mise en scène hors pair et c’est le cas. La scène d’ouverture annonce
la couleur, un plan large dévoile le quartier de Bercy croulant sous les
flocons de neige et on glisse doucement vers une fenêtre bien précise où
Thierry (André Dussollier) fait visiter un appartement. Déjà la neige occupe une
place majeure et ne cessera d’être omniprésente, aussi bien dans les
transitions entre chaque scène que sur les vêtements des personnages. Cette volonté d’insister sur la neige peut s’expliquer de multiples manières comme par exemple la métaphore des flocons qui symboliseraient les coeurs des Hommes.

Si le scénario est fort bien écrit, il est clairement mis en valeur par les
acteurs extraordinairement humains. Lambert Wilson et Laura Morante forment un couple au bord de la rupture plus vrai que nature, André Dussollier et Isabelle Carré entretiennent une relation frère-soeur touchante et amusante et enfin Sabine Azéma et Pierre Arditi se découvrent petit à petit au travers du père malade de ce dernier, Claude Rich. Mais cette vision
caricaturale des échanges entre les personnages se voit heureusement
perturbée par des liens indirects qui se forment entre eux. Tous ne vont pas
se rencontrer physiquement mais des incidences morales et implicites vont
avoir lieu car la grande réussite du film git en effet dans cet exercice de
style subtil qui émeut, fait sourire et parfois rire.
Le comique de situation réside notamment dans l’échange entre Sabine Azéma et Claude Rich placé sous le signe de "l’insulte à foison" envers cette pauvre bigote. Insultes qui n’en restent pas moins indirectement adressées à son fils, Pierre Arditi. Car c’est le principe même de Coeurs : provoquer le rire tout en introduisant non pas une morale mais un aspect plus complexe qui est propre à chacun des personnages. L’humain est compliqué et le film se charge de nous le rappeler avec brio.

Le hors champ est ce qui permet de mettre en scène cette complexité, par exemple lors des regards intenses que André Dussolier adresse à sa collègue de bureau. Le plan serré sur le visage qui transmet diverses émotions en quelques secondes : anxiété, joie, défi, hésitation... au détriment du décor et des personnages autour de lui. C’est une des clés de l’empathie, se concentrer sur un en oubliant le tout. L’oublier cependant durant une courte durée car chaque personnage trouve son épaisseur et sa complexité. L’illustration parfaite de l’utilisation du hors champ serait le personnage de Claude Rich dont on ne verra que les pieds, aucune autre partie du corps et par conséquent jamais on ne sera témoin de ses mimiques et expressions faciales (il n’en reste pas moins fort limpide dans son discours). Ce procédé de non-apparition se justifie pour laisser place au personnage de Sabine Azéma et dévoiler un peu plus à chaque instant les traits de son caractère.

Les coeurs battent puis ne battent plus, ils s’excitent pour finalement
devenir atones, sont en fêtes un jour, moroses le lendemain. Telle est la
philosophie de Resnais qui peint une fresque pessimiste des échanges humains mais ne rejette finalement pas tout en bloc et on le perçoit grace aux quelques touches humoristiques. "Toute douleur est incommensurable" a-t-il déclaré un jour, autrement dit, il n’y a aucune hiérarchie dans la
douleur. Cette phrase est le symbole même de Coeurs qui refuse au spectateur le droit de juger le bon du mauvais, l’excusable. Comme si la morale ne devait pas avoir d’emprise sur la tristesse, grande ou petite. On pourrait interpréter chaque parcelle du film comme bon nous semble, et c’est pour cet aspect que le film est particulièrement réussi, à chaque vision une nouvelle découverte, une dernière métaphore ou encore un mot aux premiers abords anodin mais qui en dit long (le premier mot du film notamment : "petit").