Barcelone, une équipe de télévision s’apprête à passer la nuit avec une unité de pompiers, attendant de pied ferme une intervention en dehors de la caserne pour rentrer dans le feu de l’action. En arrivant dans un immeuble où une vieille femme semble en pleine crise, personne ne se doute que le bâtiment renferme un virus contagieux qui transforme ses habitants en morts-vivants assoifés de sang...Inévitablement, parler de [Rec] c’est évoquer une forme de cinéma d’horreur à la première personne qui en une décennie a pris le temps d’évoluer, tout en réussissant à chaque fois à remplir son objectif premier : filer une bonne frousse au spectateur. Il y a plus de dix ans, Le Projet Blair Witch posait les premières pierres d’un genre horrifique qui embarquait le public dans le cauchemar de ses personnages. Une décennie plus tard, c’est Cloverfield de l’américain Matt Reeves qui renoue avec ce principe, pour ce qui reste sans aucun doute aujourd’hui le meilleur film de cette « trilogie ».

Avec [Rec], les espagnols Balaguero et Plaza ont donc utilisé le procédé du reportage télé pour donner à voir l’action de façon subjective, du point de vue de cette caméra qui ne symbolise pas uniquement ce que voit l’opérateur, mais qui à un degré plus élevé de réfléxivité, renvoie au regard du téléspectateur et du public dans la salle. Il faut bien avouer que cette partie là du film est réussie et remarquable. L’expérience vécue par les personnages est partagée par les spectateurs dans cette communion maccabre et hystérique. En même temps, ce parti pris esthétique apporte une neutralité au film, qui enregistre les événements en direct sans favoriser l’empathie envers les victimes du virus. Ce qui prédomine dans ces trois films, c’est ce sentiment assez jouissif d’avoir à passer une épreuve. De se dire que durant le temps de la projection, on sera aux cotés des personnages à souffrir dans leur calvaire.

[Rec] est un modèle de survival, efficace dans ses passages gore, et limite insoutenable lors de son finale. Tourné avec une équipe serrée et des acteurs non-professionnels (Manuela Velasco qui joue le personnage principal, est une vraie journaliste de télévision, et Pablo Rosso, le directeur de la photo du film, est l’homme qui tient la caméra et qu’interpellent les habitants de l’immeuble), [Rec] profite à fond de son petit budget, et du lieu de tournage naturellement flippant : un immeuble mis en quarantaine dont la cage d’escalier peu éclairée est propice à la montée de la tension. Quant aux effets gore et de terreur, ils sont distillés avec subtilité par le couple-réalisateur qui profite des ombres pour souvent suggérer l’horreur, même si bien sur, le taux d’hémoglobine présent dans [Rec] est très élevé.

Dommage donc que l’expérience traumatisante du spectateur soit parasitée par un scénario trop poussé et poussif, là où Cloverfield et Le Projet Blair Witch se contentaient uniquement de retransmettre le parcours infernal de leurs personnages sans y ajouter de discours, qu’il soit politique ou sociologique. Ce qui gêne dans [Rec], c’est le portrait qui est fait des habitants de l’immeuble, clichés avoués d’espagnols racistes, de petits retraités et d’une famille d’immigrés. Surtout, les dernières minutes, incroyablement terrifiantes, perdent de leur superbe à cause d’un désir d’explications de toute l’intrigue (comment est né le virus...) qui d’un seul coup impose un arrêt dans le crescendo du suspense et de l’horreur. [Rec], bien qu’étant assurément l’un des meilleurs films fantastiques de l’année, déçoit par sa volonté trop affichée de dépasser le simple exercice de style horrifique, en voulant donner au spectateur autre chose qu’une expérience traumatisante, une expérience de cinéma de notre époque... où justement le septième art se dillue petit à petit dans le numérique et l’éphémère.
Il n’est donc pas surprenant de voir [Rec] se terminer de la même façon que les deux autres films déjà cités plus haut, c’est-à-dire par la mort de tous les personnages, et la seule survie de la caméra. Le vingt-et-unième siècle est celui de la prise du pouvoir des images sur ce qu’elles enregistrent. La multiplication des vidéos sur un même sujet ne dénature pas l’événement filmé en lui-même, mais permet par contre d’oublier ceux qui le vivent. C’est là tout l’intérêt de cette trilogie funèbre et subjective, que de mettre en avant un pessimisme ambiant et contemporain.
Lire l’analyse critique de Cloverfield