Ce n’est qu’un début (Un film de Jean-Pierre Pozzi & Pierre Barougier)
Penser n’est pas filmer
Par Flavien Poncet, le 20 novembre 2010 2010
Ce n’est qu’un début organise les images, les sons et l’expérience glanés en deux ans pendant lesquelles Jean-Pierre Pozzi, Pierre Barougier (les deux réalisateurs) et leur équipe technique ont investi la classe d’une école maternelle à La Mée-sur-Seine, Zone d’Education Prioritaire de la Seine-et-Marne. Evènement singulier : les enseignements exposés portent sur la philosophie, un domaine d’habitude repoussé jusqu’à un âge plus mur (officiellement la terminale en France). L’expérience, soutenue par le Ministère de l’éducation, et le film qui en découle interrogent incidemment la place de la philosophie dans notre éducation et dans nos rapports sociaux.

Le regard de Ce n’est qu’un début s’ouvre, derrière les vitres d’une voiture en marche, sur des barres d’HLM qui défilent, embrumées dans un matin encore nuiteux, auréolées dans l’orbe électrique des lampadaires urbains. Le matin s’éveille et déjà le monde semble s’écrouler. Les radios nationales diffusent l’information péremptoire des catastrophes qui, chaque jour, épuisent un peu plus la société. La débâcle socio-économique s’y déploie sous une autre forme, derrière d’autres évènements et les médias la renforcent. Sur cet état de fait, un état de ruine de notre société consommatrice des catastrophes comme autant de spectacles, les deux cinéastes aménagent une brèche pour repenser le monde dans ses structures et par ses habitants les plus rudimentaires, de jeunes enfants. Ce qui noue Ce n’est qu’un début tient à cette opposition de la primauté philosophique face aux scories de la France sarkozyste. Moratoire sociétal, brouillant les frontières du maître et de l’élève, l’expérience dont rendent compte Pozzi et Barougier invite donc de jeunes enfants, citoyens de demain a fortiori, à s’interroger, par thème, sur ce qui fondent leur existence.

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Enquéris sur des thèmes variés et généraux, dans un discours libre où la parole circule, endiguée sans être gouvernée, les enfants se prêtent au jeu de la discussion. La lucidité de certains propos et les vérités sur le monde que sous-entendent quelques paroles tiennent pleinement du mouvement de la pensée philosophique, de ce désir entier de percer le secret des concepts qui agissent notre réalité et notre pensée de celle-ci. Concentré autour de la flamme d’une bougie, le dispositif de la classe de philosophie rappelle, malgré sa modestie, les salons de Descartes. Vient se mêler aux discussions des considérations plus triviales : querelles d’amoureux, jalousies amicales, pudeurs moquées, crâneries dénoncées, etc… En même temps qu’un projet social est avancé par les cinéastes, la réalisation n’évite pas l’écueil des films sur l’enfance, accomplissant l’adhésion du spectateur grâce au seul charme naturel des marmots. De ce procédé de séduction, L’argent de poche (1976) de Truffaut est le plus symptomatique, forçant l’empathie plutôt que de l’inviter. Bien que chacune des figures d’enfant, provenant d’origines très différentes, dégage un attrait auquel un spectateur de bonne foi peut difficilement résister, le procédé de charme auquel oeuvre tout film reste ici trop simple pour exprimer une vraie optique de cinéma. Ponette (1996) de Jacques Doillon, Herman Slobbe, l’enfant aveugle n°2 (1966) de Johan van der Keuken ou Être et avoir (2002) de Nicolas Philibert (film tutélaire qui hante l’esprit du film) accueillent l’enfant comme sujet et matière première sans pour autant faire céder la mise en scène à la simple séduction innée des gosses. Il y a dans ces œuvres autant de cinéma que des enfants qu’ils filment. A contrario, Pozzi et Barougier réduisent souvent la part de cinéma (pourtant très bien amorcée par le beau générique) pour laisser plus de place aux enfants. Et alors, le documentaire de création borde le joli reportage France 2, tant porté par son sujet qu’il en oublie l’écriture qui le traduit. Plus soucieux de son idéal philosophique que de cinéma, le geste de filmage des deux cinéastes ne trouve guère d’images, de sons ou de points de montage prégnants pour incarner son écoute alternative du monde.

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Car au final, puisqu’il est sujet pour nous du sentiment de cinéma, quelle esthétique développe Ce n’est qu’un début ? Quel temps s’y construit ? Le temps d’une parole qui réfléchit l’existence, qui met en crise les certitudes du monde, celles que diffusent en continu les médias alarmistes. C’est moins l’expression d’un temps sensible à laquelle œuvrent Pozzi et Barougier que le rendu enjolivé d’une expérience pédagogique. L’œuvre est de ces projets qui raviraient les héritiers du Rossellini propédeutique (celui des téléfilms encyclopédiques), au dépens d’une vision singulière et plastique de l’enfance ou de l’éducation. Car Ce n’est qu’un début, devers tout le charme qu’il dégage, comme un grand pan du cinéma actuel, s’exécute davantage à relier un événement du monde (à médiatiser une chose, toute singulière puisse-t-elle être) qu’à construire une poétique du monde (classique ou iconoclaste, peu importe).

Images : © Le Pacte






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
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