Le cinéaste Amos Gitaï filme l’extraodinaire Juliette Binoche dans son dernier long-métrage, une réussite éclatante qui marie à merveille politique et symbolique, pour faire du portrait d’une femme, la métaphore du conflit entre Israël et Palestine.Le titre du film ne parle pas uniquement de ce que l’on voit dans sa dernière heure, à savoir le retrait de la bande de Gaza des colons israeliens. Il renvoie aussi à l’attitude d’Ana (Juliette Binoche) envers sa famille. Son "désengagement" à elle, consiste en l’abandon de sa fille alors jeune, et qui vit justement dans l’une des colonies juives qui s’apprête à être évacuée. A la mort de son père, Ana apprend de la notaire (Jeanne Moreau) que l’héritage revient à cette fille abandonnée, et qu’elle doit se rendre sur place pour lui en faire part. En compagnie de son frère Uli (Liron Levo), policier israelien chargé de l’évacuation des colonies, elle entreprend un périple au Proche-Orient pour retrouver son enfant, Dana, devenue institutrice.

La première partie du film se déroule en France, à Avignon, dans la belle maison du père d’Ana et Uli, qui vient de décéder. On y pénètre comme sur la pointe des pieds, en traversant une première pièce, dans un silence parfait, uniquement interrompu par quelques notes de musique. On entre ensuite dans la chambre d’à coté, où l’on découvre le corps inanimé du patriarche, avec à ses cotés une femme imposante, qui sans prévenir se met à chanter, une composition de Malher, dans le style lyrique et magnifique qui fait le charme habituel de l’apprentie-actrice Barbara Hendricks. Cette scène remarquable et bouleversante fait suite à un autre plan-séquence, le premier du film, où deux inconnus (une jeune femme et Uli) font connaissance dans les couloirs d’un train en Italie, en direction de la Provence. Elle est palestinienne, il est israelien. Le contrôleur italien s’étonne que le courant passe entre eux. Gitaï lui, aborde déjà sans détour les questions de nationalité et de territoire qui sont le fondement de la lutte engagée par son pays contre la Palestine. Ces deux plans-séquences pré-génériques annoncent le double-programme du film : confrontation entre politique et poétique, et entremêlement des histoires personnelles dans la grande Histoire.
Désengagement permet à Amos Gitaï d’offrir au cinéma israelien, quelques semaines après la sortie du remarquable Beaufort (de Joseph Cedar), un deuxième film fort en peu de temps, qui donne à voir ses compatriotes penser à contre-courant du gouvernement, loin de la pensée unique et anti-arabe qui animent les commentaires occidentaux habituels sur le sujet. Que ce soit Uli, enragé contre les colons qu’il va bientôt déloger, où le cinéaste lui-même, qui le temps d’une scène s’improvise acteur, en dissertant sur la guerre sans fin qui sévit autour de lui, Désengagement confirme que traiter du conflit israelo-palestinien aujourd’hui revient à dresser le portrait d’hommes et de femmes sans repères. Aucun personnage dans le film n’échappe à la sévérité du monde.

En France, Ana semble donner l’illusion de vivre, marié à un homme qu’elle n’aime pas et avec qui elle ne couche plus, alors qu’elle affiche au contraire une joie de vivre débordante. Son frère Uli se place tantôt du coté des faibles, préférant à la chambre que lui propose sa soeur dans la maison du père, un squat pour SDF au sous-sol de celles-ci ; tantôt du coté des hommes-forts, en prenant la tête des opérations de retrait des colons de la bande de Gaza. Le déséquilibre interne qui touche tous les personnages, est le signe des dérives politiques et humaines de notre monde. Quoi de plus beau que de voir dans la première scène du film, l’arabe et le juif s’embrasser, alors qu’au sein d’une même communauté, on se déchire et se combat, pour des raisons qui échappent à tous.
Le discours prôné par Gitaï ne révolutionne rien, mais sa présence et la façon dont il nous est transmis apportent cependant matière à réjouissances. La mise en scène de Désengagement est une réussite complète. On pénètre l’intimité des personnages, qui alors en confiance, nous dévoilent leurs soucis, leurs impressions. Quand Ana modifie le testament de son père, ses pensées lui échappent oralement. C’est à nous qu’elle s’adresse, indirectement. Ce geste si simple devient beau, terriblement efficace en ce sens qu’il nous place pour de bon du coté du personnage. Dès lors, on suivra son parcours personnel avec beaucoup d’empathie, allant jusqu’à partager sa douleur, lorsque dans la dernière scène du film, elle verra sa fille tout juste retrouvée, repartir dans un bus à la suite de l’évacuation de sa colonie. Se retrouver pour mieux être séparés en retour, tel pourrait être l’injuste moteur des vies de nos personnages, perdus dans un désert affectif et identitaire (impression renforcée par le fait que pas moins de cinq langues sont utilisées dans le film : anglais, français, italien, hébreu et arabe).

Désengagement est un film sobre et ambitieux dans son écriture. Celle-ci se voit mise en valeur par la mise en scène somptueuse de Gitaï, qui use de plans-séquence époustouflants pour faire vivre les situations qu’il filme. Le cinéaste trouve enfin dans l’interprétation de Juliette Binoche, un médium fantastique à la diffusion de ses idées. Poétique et enchanteresse dans la première heure, elle devient touchante et surtout troublante dans la seconde, quand les retrouvailles avec sa fille approchent, quand la peur de l’autre s’accentue. Liées par le sang, ces deux femmes symbolisent ces deux peuples que tout oppose, unis par une même terre, et qui se déchirent depuis toujours, sans jamais entrevoir le bout du tunnel...