En dépit de quelques premiers rôles (dans Young Guns, Etroite surveillance ou The Breakfast Club) Emilio Estevez, réalisateur de Bobby, n’est pas vraiment une star. Quoiqu’il en soit, cet acteur né appartient à ce qu’on pourrait appeler une famille de cinéma — au propre (il est respectivement le fils et le frère de Martin et Charlie Sheen) comme au figuré — et c’est, en partie, sous le prétexte de raconter la dernière journée de Robert Kennedy, le sujet de son film.Bobby reprend tous les ingrédients du film choral en agrémentant le sujet de fond d’une multitude d’histoires singulières incarnées par les nombreux personnages en présence. S’il manque d’originalité dans sa composition, le film finit toutefois par toucher. Succès d’une recette, Bobby s’ouvre et se ferme sur deux discours de Robert Kennedy en off sur un montage d’images d’archives. Le procédé permet à la fois d’apporter une légitimité historique et de faire du film l’illustration désolée de la triste clairvoyance des propos de Bobby Kennedy. En cela, le film est donc à la croisée du film choral — on l’a déjà dit — et du biopic (genre qu’on avait eu l’occasion de décrire à propos de Walk the Line). De cette curieuse alchimie des genres hollywoodien on pourrait s’attendre à voir surgir un produit triste et creux, archétype d’un cinéma formaté.

Or Bobby surprend. Sans doute parce qu’hollywoodien il l’est essentiellement, le film désamorce le prévisible en instaurant un discours sous-jacent, un peu sur le cinéma, beaucoup sur les acteurs, sur les stars. Chanteurs, vedettes de télé ou monstres sacrés, il y a ici tant de noms célèbres qu’il serait dommage de ne pas en citer au moins quelques uns : Harry Belafonte, Lawrence Fishburne, Heather Graham, Anthony Hopkins, Helen Hunt, Joshua Jackson, Ashton Kutcher, Lindsay Lohan, Demi Moore, Freddy Rodriguez, Christian Slater, Sharon Stone, Elijah Wood... Les visages inconnus sont donc rares, pour ne pas dire absents. Tout ce beau monde est rassemblé dans un grand hotel californien et attend.

L’attente est l’autre grand thème du film. Elle est multiple. C’est l’attente, bien sûr, des résultats des primaires démocrates, mais aussi l’attente d’un grand match de baseball, d’un mariage ou d’une chanson. A ces attentes, portées par des personnages qui occupent comme ils peuvent ce qui doit précéder l’essentiel, s’ajoute notre attente de spectateur averti, de plus en plus anxieux à l’approche de l’issue connue et fatale, le meurtre du candidat Kennedy.
Bobby est avant tout une histoire de famille. Emilio Estevez avait 6 ans quand son père lui a annoncé la mort du sénateur et la terrible perte qu’elle représentait pour leur pays. Cette famille, "l’Hollywood de gauche", est rassemblée dans ce film pour pleurer le défunt Kennedy et rappeler au monde ce qu’il représentait à l’époque, et mettre en avant la portée actuelle de ses discours.
La séquence de l’assassinat est introduite par la chanson The Sound of Silence de Simon & Garfunkel. Ce morceau, extrait de la bande-originale du Lauréat (un personnage de Bobby précise que Le Lauréat "n’est pas n’importe quel film"), et écrite par Paul Simon à la suite de l’assassinat de John Kennedy, représente à la perfection l’angoisse et l’espoir de l’époque. L’angoisse de la violence absurde et de l’individualisme, et l’espoir incarné précisément par Simon & Garfunkel, par les Kennedy ou, sur le plan cinématographique, par le modernisme d’un film comme Le Lauréat. Au bout de la longue attente décrite plus haut, le film nous laisse à la croisée de tout ça, la magie opère et le discours final confine à la beauté.
Retranscriptions et versions audio des discours les plus célèbres de Robert Kennedy dont les deux présents dans le film : Death Of Martin Luther King et On Mindless Menance Of Violence.