Récompensé par le Prix de la Mise en Scène à Cannes 2006, Babel est le nouveau long-métrage du réalisateur mexicain Alejandro González Inárritu. Fruit d’une nouvelle collaboration avec le scénariste Guillermo Arriaga, le film repose à nouveau sur l’imbrication de plusieurs histoires, cette fois dispersées sur la surface du globe.Au Maroc, des enfants jouent avec un fusil à celui qui tire le plus loin et touchent par accident une touriste américaine dont les enfants traversent la frontière mexicaine avec leur nourrice pour assister à un mariage. Au Japon pendant ce temps une jeune sourde-muette dévoile son corps et son mal être.

Le film est là, dans l’enchevêtrement des histoires singulières, il dit un peu la globalisation du monde — paradoxalement liée à l’isolement des individus — il dit beaucoup qu’on vit ensemble, sans se comprendre, sans même essayer. Dans la Bible, le passage de la tour de Babel clôture le récit des origines et justifie la diversité des langues et des cultures. L’humanité y est condamnée par Dieu à se disperser sur la surface de la Terre et à ne plus se comprendre.
Le film reprend à son compte cette incommunicabilité ; les enchaînements narratifs supplantent les interactions stériles entre les personnages et accentuent les isolements linguistique et générationnel. Cette construction cependant ne débouche sur rien. Echec paradoxal, le projet de Babel, dérivé d’une image biblique, donne ici lieu à un objet lisse et creux, dont aucune image ne reste.
Un objet lisse, d’abord, parce que fondé sur une structure scénaristique solide. Tout est pensé : on passe d’une unité narrative à l’autre par des transitions soignées ; Inárritu excelle en cinéaste-DJ. Or, ce mix parfait manque cruellement de saveur. Tous ces liens, si finement aménagés, n’ont aucune portée et ne servent, finalement qu’à fluidifier une soupe mentale dégueulasse.
Un objet creux, aussi, car Babel tend à n’être rien de plus qu’un procédé, rien d’autre qu’une machine à lier des individus ou des morceaux de récits vidés de leur contenu. Rien n’a d’effet sur rien, et les relations scénaristiques entre les différents personnages ne sont en fait là — constat édifiant — que pour justifier qu’on en parle.

En réexploitant encore et toujours le même procédé, il semble qu’Inárritu, trop concentré peut-être sur la performance qui consistait à étendre son exercice à un monde multilingue et strié de fuseaux horaires, ait perdu de vue l’essentiel. Dans Amour chiennes, son premier film (et sans doute le plus réussi), l’omniprésence des chiens assurait une cohérence visuelle assez bien sentie et donnait à l’ensemble une légitimité cinématographique. Ici, les innombrables plans "performance" n’y font rien, la caméra est l’esclave du scénario.
Finalement, Babel, soumis au programme du scénario, se limite à connecter des événements et des destinées et n’existe pas au-delà de ce dispositif. Après avoir grossièrement étalé son discours sur la fatalité de nos actes les plus insignifiants contre laquelle, curieusement, nous sommes incapables d’agir, le film s’évapore dans la nuit de Tokyo et les corps laissés là s’accrochent et ne disent rien.