Décidément, l’école est à la mode ces temps-ci sur nos toiles. Alors que chez nous Laurent Cantet (Entre les murs) et Christophe Honoré (La Belle personne) prennent respectivement un collège et un lycée parisien comme cible de leur dernière belle œuvre, le jeune américain Antonio Campos (âgé de 24 ans) pose quant à lui sa caméra dans un établissement privé du nord-est des Etats-Unis. Son premier long-métrage fait se rencontrer avec succès la thématique chère à Gus Van Sant et Larry Clark du mal être adolescent, avec la dimension voyeuriste de l’œuvre de Brian De Palma.Afterschool, c’est l’histoire de Robert, un jeune lycéen qui passe le plus clair de son temps sur internet scotché à des sites de vidéos chocs, violentes, et pornographiques. A la Bryton Academy, Robert doit impérativement pratiquer une activité extra-scolaire pour valider son année. Peu enclin à la pratique sportive, il signe pour le club d’audiovisuel où il rencontrera Amy, nouvelle venue elle aussi dans ce lycée bourgeois où les étudiants vedettes do drugs, et pas des plus douces. Alors qu’il faisait des repérages vidéo dans un couloir du lycée, Robert tombe sur les sœurs Thalbert agonisantes, victimes d’un dealer qui leur a vendu de l’héroïne coupée à du poison. Le réflexe qui anime le jeune homme face au drame est déroutant : au lieu d’appeler à l’aide pour sauver les jeunes femmes, Robert préfère laisser tourner sa caméra et rentrer dans le champ de celle-ci, pour se rapprocher de l’une des starlettes du lycée en train de mourir.

Ce que montre Antonio Campos tout au long de son premier film, c’est l’addiction de Robert (mais aussi de bon nombre de ses camarades prêts à saisir leur téléphone portable pour enregistrer dans l’instant un événement hors du commun se produisant sous leurs yeux) aux images, d’internet ou d’ailleurs, et ce que l’on peut faire avec elles. Démonstration nous est faite que la prolifération des modes de filmage (webcams, téléphones portables…) atténue la frontière entre la réalité et la représentation de celle-ci sur la toile. Afterschool commence sèchement par une séquence où Robert, plongé dans le noir de sa chambre, regarde une vidéo porno où le filmeur fait chanter sa parternaire qui couche pour de l’argent. En perte de repères, loin de ses parents et se sentant mal aimé de ses camarades, Robert s’identifie à ce qu’il voit sur internet, allant même jusqu’à agir en conséquence de ce qu’il peut avoir vu, quitte à rejouer lui-même les scènes malsaines regardées sur son écran d’ordinateur. Ces dernières devenant comme une norme sur laquelle l’ado planifie son comportement dans la vraie vie, signe ultime de sa désolidarisation du monde.
Afterschool porte un discours sévère sur la jeunesse américaine d’aujourd’hui, perdue dans la masse globalisante du réseau social numérique, incapable de se raccrocher aux branches de personnages humains qui pourraient remettre les brebis galeuses dans le droit chemin. Si chez Gus Van Sant il existe de tels protagonistes (Macy dans Paranoid Park par exemple) capables de conseiller, de veiller sur les autres ; dans l’univers de Antonio Campos il en va tout autrement. Les adultes, même bienveillants, ne savent pas s’y prendre pour aider Robert. Le travail du psychologue de l’établissement ne porte pas ses fruits, et lui-même semble ne pas croire en sa mission. De même que le principal du lycée feint son émotion suite à la mort des deux jeunes filles, ces sœurs adorées de tous qui pourtant n’étaient vraiment connues que de très peu de leurs camarades. Le paradoxe est là, pointé du doigt par Campos : internet permet à chacun d’être en contact permanent avec le reste du monde, d’y exposer sa vie, mais surtout de s’isoler tout en perdant toute notion de réalité. Il y a dans la trajectoire personnelle de Robert l’incarnation du malaise de toute une génération qui trouve dans la vidéo l’opportunité de transmettre des messages, de colère ou de détresse (cf. le carnage annoncé sur YouTube par le jeune finlandais il y a quelques semaines) . Dans son utilisation d’images en provenance de sources différentes, Afterschool rappelle Redacted. Chez De Palma la prolifération des messages vidéo soulignait la diversité et la profondeur de la colère des américains face à la guerre en Irak. Chez Campos, elle renforce l’influence que le paraître possède désormais sur l’être, en jouant sur la frontière quasi-absente désormais qui existe entre le filmeur et le filmé, le voyeur et la victime. Cette frontière étant mise à mal pour de bon dans l’un des derniers plans du film qui montre le point de vue du spectateur, regardant Robert de dos, à travers des images prises d’un téléphone portable. Afterschool, ou la version contemporaine de L’arroseur arrosé.

Mais la référence principale à laquelle on pense ici est avant tout l’œuvre de Gus Van Sant, et son indispensable Elephant, qui s’aventurait lui aussi dans un lycée américain livré à la détresse de ses étudiants déconnectés de la réalité. La mise en scène de Van Sant, faite de longs plan-séquences en travellings suivant les déambulations des lycéens dans les couloirs de l’école, symbolisait parfaitement cette sensation de vide, d’isolement autour de ces personnages désireux d’être accompagnés par autre chose qu’une caméra. Afterschool évite de tomber dans le piège du mimétisme esthétique et oppose aux amples mouvements de Van Sant de longs plans fixes parfois entrecoupés de panoramiques donnant à voir tout l’espace d’une même pièce, tout le vide qui pèse sur les épaules des ados. Surtout, Antonio Campos a l’idée de nombreux décadrages qui soulignent l’effet de désorientation qui habite les personnages. Les visages et les corps sont à la fois dans et hors du cadre, avec l’idée que ses limites n’existent plus. Dans et hors de l’image, à mi-chemin entre la position d’acteur et celle de spectateur, Robert évolue dans son lycée comme un spectre désireux d’être regardé comme lui regarde les autres, avec au fond de lui la secrète envie d’accéder aux quinze minutes de célébrité promises par Andy Warhol.
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