Tandis que le personnage de William Keane incarné par Damian Lewis (plein cadre pendant 1h30) est troublant de complexité, ce film psychiatrique en close-up est touchant de simplicité.Dans la foule anonyme pleine d’histoires anodines un homme se perd. Keane a (sans doute) perdu sa fille, il a (vraisemblablement) perdu la raison. A l’image de la longue séquence d’ouverture où il ère dans la gare, Keane ère dans la vie entre doute et certitude. Il va au rythme de ses crises.
L’altérité est pour lui une chose complexe. Il se méfie des autres qu’il s’invente, il ignore parfois ceux qu’il côtoie. Quand il rencontre Kira et Lynn pourtant, les choses sont différentes. Il semble sentir enfin quelque chose qui lui est extérieur. La petite Kira qui lui rappelle visiblement sa fille est comme un pansement sur son traumatisme.
Le trouble couvre alors tous l’écran. Le trouble de Keane d’abord qui ne sait pas vraiment qui il est ni où il va (nous non plus), et puis celui provoqué par le léger balancement de la caméra qui reste, jalouse, au plus près de son sujet. Nous sommes ainsi dans une espèce de flou artistique aussi conceptuel que visuel.

Or le concept de la camera à l’épaule a ses limites. Certes la maîtrise technique est réelle tant en ce qui concerne l’interprétation que la réalisation. Certes c’est un des privilèges du cinéma de montrer les choses et les gens de près, de capter les murmures et les soupirs. Mais un tel parti pris limite le récit et gâche l’émotion. Le grand cinéma montre les choses de près en les filmant de loin, il fait vibrer les coeurs sans agiter la caméra.
En filmant le malaise d’un homme, Lodge H. Kerrigan fait, selon moi, l’erreur de rendre ce malaise communicatif. Au final le film se confond avec son sujet. Il est un mal-être brut, certains diront que ce mal-être est beau, je répondrais qu’il n’est pas beaucoup plus que confus.
Dommage, car la bouleversante relation entre Keane et Kira qui atteint son sommet dans la scène finale, aurait pu être la clé de voûte d’un film magnifique.