District 9 (Un film de Neil Blomkamp)
Rencontres du troisième type
Par Jean-Eudes Durand, le 23 octobre 2009 2009
Beaucoup voient en District 9 le film le plus marquant de la rentrée 2009. Ce film hybride est le travail d’un jeune réalisateur (né en 1979), Neill Blomkamp, qui s’est fait remarquer à l’échelle internationale par le biais de ce long-métrage audacieux, mêlant science-fiction, style documentaire et métaphore politique. District 9 suscite notre attention.

Neill Blomkamp s’est illustré à travers quelques courts-métrages et la publicité (il est à l’origine de la publicité Citroën où une voiture se transforme en robot et danse sur la route, nous aurons l’occasion d’y revenir). Il a notamment réalisé trois courts-métrages sur l’univers du jeu vidéo Halo, Halo : Landfall (2007). Son projet de premier long-métrage sur l’univers de ce même jeu a été annulé (ou reporté ?) pour raisons financières. District 9 est son premier long-métrage, conçu à partir de son court-métrage Alive in Johannesburg (2005) tant au niveau du scénario qu’à celui du casting. Le film a en grande partie pu voir le jour grâce au soutien de Peter Jackson qui a revêtu pour l’occasion le rôle de producteur exécutif (il était d’ailleurs l’un des instigateurs du projet Halo).

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L’action du film se déroule à Johannesburg (ville natale de Blomkamp) sur laquelle repose une soucoupe volante, stagnant au ras des buildings. Des extraterrestres en sont sortis et ont été regroupés dans un ghetto, le District 9, en périphérie urbaine. Wikus van der Merwe (très bonne révélation de Sharlto Copley) est employé de la MNU (Multi-National United) qui est la firme en charge de la gestion des extraterrestres. Ce parvenu benêt doit recenser les « crevettes » (surnom péjoratif des extraterrestres attribué par les sud-africains) afin qu’elles soient transférées dans un autre camp de détention. D’emblée, Blomkamp affirme son style, déjà employé dans Alive in Johannesburg. Le film est construit tel un reportage à la mémoire du protagoniste, on comprend que les événements narrés sont achevés, étant analysés. Des intervenants sont mis en scène pour parler de van der Merwe, et plus généralement du District 9. Ainsi, avec habileté, Blomkamp nous informe de la situation dans laquelle il plonge Johannesburg. Le parti pris esthétique est tranché, ce qui est remarquable pour un premier long-métrage. Le réalisme à outrance, soutenu par un style documentaire, insuffle au film une énergie suffisamment originale pour être captivante. Le début du film est essentiellement vu à travers des caméras de télévision (on voit le logo des chaînes qui diffusent, caméras-poing), Blomkamp saisit plusieurs alternatives stylistiques pour ne pas tomber dans la lassitude, dont atténuer ce réalisme exacerbé quand le protagoniste est dans son intimité même s’il reste très marqué. A coup sûr moins fatiguant que Cloverfield (2008), Blomkamp s’en sort honorablement, le spectateur est captivé par une telle audace.

Le film se structure très explicitement en trois parties. Dans la première, nous suivons van der Merwe qui rend une visite faussement courtoise aux extraterrestres afin qu’ils approuvent leur changement de localisation (les humains recourent pour ce faire au chantage [enlèvement des progénitures extraterrestres par des services sociaux humains], poussent les extraterrestres à donner un coup de griffe sur le contrat, etc.). Cette première partie n’est pas traitée sans humour, via une ironie très appuyée à l’égard des autorités humaines qui se plient à leurs propres lois sans, moralement, les respecter. Dans la seconde, le protagoniste est contaminé après avoir fait part d’une curiosité méprisante envers les objets extraterrestres. Il se rendra compte - même s’il se refuse de l’imaginer - que son organisme mute et s’apparente progressivement à celui des extraterrestres. Les aliens ont mis au point des armes sophistiquées dont eux seuls peuvent se servir grâce à leur programme génétique qui leur permet d’activer certains systèmes. Le mutant devient alors un centre d’intérêt absolu pour les hommes puisqu’il leur permettrait d’utiliser ces armes si convoitées. Il parvient à s’échapper et se cache, recherché par les autorités et la mafia locale (elle aussi intéressée), jusque dans le District 9 où il se retrouvera en contact avec les « crevettes ». Ce changement brutal dans l’histoire permet au réalisateur – au gré de son protagoniste – de donner une autre vision des extraterrestres. Bien qu’hostiles pour la plupart, l’un d’eux cachera van der Merwe de ses poursuivants. Enfin, la troisième partie met en scène une confrontation hostile (qui vire à la guerre) autour de van der Merwe tandis que celui-ci retourne à la MNU chercher une invention extraterrestre qui pourrait le guérir de sa contamination. Comme le disent bien les Cahiers du Cinéma : « Le film part de la métaphore appuyée pour aller vers la pure série B, ce qui vaut toujours mieux que l’inverse. ». Effectivement, le film rompt son cours pour se diriger vers un film d’action truffé d’effets spéciaux, mettant la réflexion à l’écart. Certes, ceux-ci sont de qualité (on retrouve l’influence de la publicité Citroën de Blomkamp susmentionnée) mais ils ne suffisent pas à compenser la déception de nombreux spectateurs. Blomkamp ne s’y retrouve plus dans un travail pourtant si bien entamé. Après des explosions pléthoriques et massives, le métrage se clôt et retrouve le pseudo reportage qui d’un seul coup s’était retrouvé délaissé au profit de l’action pure et simple. Bien que très codifiée, cette conclusion laisse une liberté d’interprétation intéressante au spectateur. Ces différentes parties structurantes du film ont pour point commun le personnage principal qui demeure le seul individu (extraterrestre, rebelle ou humain) à avoir un point de vue fluctuant sur la situation.

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Au gré de dimensions politiques et sociales métaphoriques, Blomkamp offre une vision pessimiste de l’humanité. Il y a bien sûr cette transformation de l’anti-héros qui devient extraterrestre, à la façon du protagoniste de David Cronenberg dans La mouche (1986). Van der Merwe, malgré lui, se retrouve le centre d’intérêt de toutes les préoccupations tout en étant totalement ignoré. Ce décalage entre intérêt et indifférence est bien traité. D’abord adulé, tel un génie supervisant la mission d’extradition des « crevettes » (poste qu’il obtient grâce à l’influence de son beau-père), van der Merwe n’est plus rien aux yeux des hommes lorsqu’il requiert des qualités dont il faut s’emparer à tout prix. Les autorités cherchent alors à le « briser », ils le forcent à exterminer une « crevette » avec une arme extraterrestre, on raconte des mensonges à sa famille (comme quoi il aurait eu des rapports sexuels avec un extraterrestre). Cette (in)humanité qui n’écoute pas ses cris et ne voit pas sa peur le pousse à s’enfuir sans qu’il sache où se cacher. Suite à sa contamination, il est devenu une appropriation nationale. C’est à partir de ce moment que va se tisser un lien propice à l’acculturation, un rapport d’intérêt entre un extraterrestre et le protagoniste.

Représenter les aliens au cinéma a toujours été une tâche risquée qui nécessite une ambition souvent critiquée par un manque de créativité, ou à l’inverse de conformité au modèle standardisé. Ici Blomkamp représente les extraterrestres sous des attraits hétéroclites, peu ragoûtants, sans imposer au cinéma une nouvelle représentation du troisième type. Le réalisateur ne tombe pas non plus dans le piège du manichéisme qui, de par la métaphore, aurait pu faire des « crevettes » des martyrs. Ici, les extraterrestres sont sales, asociaux et parfois offensifs. Certes, l’animosité et la réticence des hommes à les accueillir ne font qu’accroître ce comportement et à constituer un cercle vicieux (rejet, rébellion, rejet, rébellion, etc.). Loin des approches respectives (elles mêmes très distinctes) de 2001 : l’odyssée de l’espace de Kubrick (1968), de Contact de Zemeckis (1997) et de E.T. de Spielberg (1982), Blomkamp utilise les extraterrestres comme un outil métaphorique. Allégories des captifs, ces aliens peuvent représenter des individus ségrégués lors de l’Apartheid (le film se déroulant en Afrique du Sud) aussi bien que des immigrés, « installés » aujourd’hui dans certains pays développés. Cet aspect métaphorique de l’œuvre intensifie le pessimisme de la vision de l’humanité établie tout au long du récit.

Le film de Blomkamp est extrêmement riche pour un premier long-métrage. Certes simpliste dans différents domaines, des notions politiques et sociales de fond sont traitées, tout en restant très accessibles et captivantes grâce aux choix esthétiques. On ne peut que saluer l’ambition de ce jeune réalisateur, notamment pour la juxtaposition d’un film de science-fiction et d’un style documentaire. Neill Blomkamp a sûrement un potentiel qui dépasse le domaine des effets spéciaux, cinéaste à suivre.

Images : © Metropolitan FilmExport






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