Sur la planète Hollywood, l’industrie cinématographique aura peut-être gardé le meilleur pour la fin : avec Avatar, James Cameron parvient à laisser une marque indélébile sur la dernière décennie, lui qui avait pourtant brillé par son absence jusque-là, hormis sa production documentaire, qui laissait l’impression que le réalisateur n’en avait pas terminé avec l’expérience Titanic. Plusieurs années plus tard, son bébé enfin dévoilé, on cerne un peu mieux le cheminement de Cameron pendant cette période et on peut maintenant situer avec plus de discernement les années 1998-2009 dans son parcours artistique. Davantage qu’un simple aparté, les œuvres documentaires de Cameron forment une ébauche, une démarche exploratoire dans laquelle on retrouve plusieurs des éléments formateurs d’Avatar, faute de pouvoir réaliser l’œuvre en elle-même à l’époque. Ce qui rassure le cinéphile un brin, puisqu’il constate que même si James Cameron s’est absenté longuement du domaine de la fiction, il ne s’est jamais perdu en chemin dans les méandres d’un quelconque océan comme certains l’ont craint au départ…Ceci dit, Avatar livre-t-il la marchandise ? Peut-il réellement (le mot est bien choisi ici) prétendre à révolutionner l’avenir de la projection cinématographique, comme l’ont claironné quasi l’ensemble de la communauté médiatique, participant ainsi à un battage marketing des mieux préparés ? Sans nécessairement parler de révolution, on peut affirmer sans se tromper qu’Avatar occupera en effet une place de choix dans l’histoire du cinéma. Quant à savoir si son immense succès (Avatar est désormais le film ayant récolté le plus d’argent aux guichets à travers le monde) est tributaire de sa technologie 3-D, il s’agit là d’un tout autre débat. Toutefois, une analyse des thématiques sous-jacentes au film, prises en considération avec le contexte de diffusion de l’œuvre, nous porte à croire que non.

Les critiques l’ont mentionné à maintes reprises, la trame narrative d’Avatar n’apporte rien de nouveau. Éculé, le récit reprend pour une énième, voire une millionième fois, l’incessant combat entre le bien et le mal. S’y greffent des thématiques récurrentes telles l’homme vs. la machine, l’industrialisation vs. la production artisanale, la science vs. la nature… le tout agrémenté d’une sempiternelle histoire d’amour entre l’homme issu du monde « civilisé » et la femme membre de la tribu « indigène », qui lui fera miroiter un autre type d’existence, régi par un système de valeurs aux antipodes de ce que le héros a précédemment connu. Bref, comme Flavien Poncet l’a fort bien imagé dans son texte, le mythe de Pocahontas. C’est précisément cet aspect d’universalité qui explique en grande partie l’engouement planétaire d’Avatar. Les spectateurs se raccrochent plus facilement à des thématiques générales qui présentent, à la limite, de nombreux éléments mythologiques, au sens où la charge du récit transfigure toutes les cultures : l’ignorance initiale de l’autre, un apprentissage qui amène à la connaissance, puis la communion qui mènera à la renaissance avec l’identité fusionnée… Ce schéma existe probablement depuis le début des temps et il est, par conséquent, marqué d’une profonde intemporalité. C’est d’ailleurs cette même intemporalité qui fait en sorte qu’à intervalle régulier, une œuvre de grande envergure sort du lot pour connaître une grande popularité. Ce n’est pas tant le message, ni la forme, ni la mise en scène qui diffèrent, mais plutôt le contexte de diffusion, cet élément-clé qui permet au film de bénéficier d’un tel degré de réceptivité de la part du public. Dans le cas d’Avatar, cette valeur ajoutée s’avère la montée de l’écologie, avec toutes les préoccupations environnementales qui s’y rattachent.
Ce n’est un secret pour personne que l’enjeu majeur de la prochaine décennie, et fort probablement du siècle en cours, sera le réchauffement du climat planétaire. D’ailleurs, il y a lieu de noter que la date de sortie du film coïncide avec l’échec de la conférence de Copenhague, qui a vu les pays du globe incapables de s’entendre sur les termes d’une entente multipartite en vue d’enrayer la hausse des températures. Dialogue de sourd, manque d’ouverture de la part de certains pays industrialisés qui ne saisissent pas pleinement l’urgence de la situation ; le parallèle avec la multinationale avide de l’unobtainium présent sur la planète Pandora est flagrant. En ce sens, la tribu des Na’vis symbolise les groupes de mobilisation environnementaux, qui livrent un combat inégal contre les gouvernements et autres multinationales. Considérant l’issue de l’affrontement final, on comprend que Cameron livre ici un titanesque ( !) plaidoyer en faveur des groupes pro-environnementaux, un appui d’autant plus important qu’il provient de celui qui fut jadis le maître d’œuvre des effets spéciaux (The Abyss, les deux premiers Terminator, Titanic). À plusieurs égards, Avatar constitue le point culminant de sa réflexion, car la technologie n’est plus seulement à la disposition des protagonistes ; elle en vient à modeler carrément leur environnement (l’action se déroule dans des décors de facture complètement futuriste et les Na’vis sont entièrement animés par ordinateur) de même que celui du spectateur (l’insertion des nombreux effets 3-D). Sur les installations de Pandora, l’aboutissement ultime de la technologie résulte en la duplication des Na’vis, c’est-à-dire au retour à la vie primitive, intrinsèquement liée à la nature. Ce qui devait être au départ une entreprise d’infiltration et de contrôle absolu a rapidement bifurqué vers la prise de conscience de l’interconnectivité globale, aussi connue sous le nom de Gaïa. Il s’agit pour l’homme d’un retour aux racines, au sens propre comme au figuré. En témoignent le réseau souterrain formé de racines d’arbres, qui, aux dires de la Dr Grace Augustine, surpasse celui du cerveau humain, et la vénération pour l’Arbre des Ancêtres par les Na’vis, qui permet de transgresser le temps en assurant la pérennité de leur savoir collectif. Pas étonnant que l’arbre soit progressivement amené au cœur du récit, puisqu’il symbolise l’avenir. Les humains n’ont cure de le conserver, car pour eux seul compte le présent. Au besoin, l’avenir se déroulera dans un ailleurs incertain et indéterminé (l’exploitation d’une autre planète) et ce, peu importe s’ils répètent les erreurs du passé. À l’inverse les Na’vis sont pleinement conscients des enjeux de la guerre : s’ils la perdent, leur monde sera détruit à jamais, et du même coup il deviendra inconcevable d’envisager l’avenir. Le peuple de Pandora croit, à juste titre, que l’homme ne peut dominer la nature ; il doit se fondre en elle pour pouvoir jouir pleinement de sa puissance. C’est ce qu’a compris Jake Sully en adressant directement sa requête aux Ancêtres tout juste avant la grande bataille. Et en bout de ligne, c’est cette compréhension d’un tout global et collectif qui aura fait la différence, comme en témoigne le secours in extremis des animaux de l’île. Tout comme rien d’autre qu’une vaste campagne de sensibilisation – et de mobilisation – parviendra à stopper les changements climatiques. Ne reste maintenant qu’à trouver un porte-étendard digne de Jake Sully.

Un autre élément expliquant une partie de l’engouement pour Avatar réside dans les nombreux parallèles qu’on peut dresser entre le péplum futuriste de Cameron et une autre des productions cendrillon de 2009, District 9. Impossible de ne pas songer au film de Neil Blomkamp lors de l’entretien entre Sully et le colonel Quaritch quand ce dernier embarque dans son robot militaire, format géant. On jurerait que les prototypes de l’armée humaine d’Avatar ont été empruntés à la civilisation des « crevettes ». Ou est-ce plutôt à l’armure que porte le lieutenant Ripley dans Aliens ? Si tel est le cas, ce serait alors Blomkamp qui ferait référence à Cameron, et non l’inverse. Ceci dit, l’écart entre la sortie des deux longs métrages est assurément trop rapproché pour pouvoir parler de « plagiat ». Reportons-nous plutôt au concept de « synchronicité », d’autant plus que les deux œuvres se joignent également à travers leurs thématiques et le rapport qu’elles entretiennent par rapport au réel. Les deux films mettent en scène un héros humain, issu du milieu social dominant (la bureaucratie pour Wikus Van De Merwe, le corps des Marines pour Jake Sully) qui se verra confronter, de gré ou de force, à l’environnement auquel il s’opposait jusqu’à un passé tout récent. Même constat de fausse route idéologique au fur et à mesure que le récit progresse, que l’apprentissage de l’autre mène à une mutation de plus en plus profonde (au propre comme au figuré), jusqu’à la transformation complète. Et dans les deux cas une finale qui laisse planer une suite probable, voire inévitable, fondée soit sur l’espoir (la promesse de retour et de réversibilité du processus de métamorphose faite par l’extraterrestre dans District 9) ou la fatalité (l’évacuation forcée des humains belliqueux de la planète Pandora, qui amène avec elle l’éventualité d’un second assaut, bien plus lourd cette fois).
Ces similarités scénaristiques se jouent toujours dans l’ombre d’un réel au contexte social incertain, marqué de profondes injustices et d’au aveuglement doctrinaire. District 9 fait directement référence au conflit de l’apartheid, à la ghettoïsation de communautés entières justifiée sous le prétexte de la méconnaissance et de la différence. Pour sa part, Avatar se veut une allégorie à peine voilée de l’exploitation à outrance des ressources naturelles et de la cupidité humaine. Un pan complet de chaque film a pour toile de fond la culture africaine, comme si le continent africain représentait, à lui seul, l’incarnation d’une terre salvatrice où l’homme peut toujours aspirer à modifier le cours des choses en enrayant la corruption et en se dotant d’une autre nature. Cela fait beaucoup de points en commun pour deux productions sorties à quelques mois d’intervalle, et lorsqu’on constate que les deux films récoltent un succès planétaire, force est d’admettre qu’ils articulent des craintes et des préoccupations au cœur des gens de tous horizons.
Pour en finir avec District 9, le seul point de divergence entre les deux œuvres se révèle la forme empruntée pour la livraison du récit, aux antipodes l’une de l’autre. Simulation du réel chez Blomkamp, sublimation de la réalité chez Cameron. Alors que dans District 9 l’aspect du documentaire, surtout dans la première partie, traduit l’urgence chaotique de la situation, l’utilisation du 3-D dans Avatar nous plonge dans une réalité poétique alternative inexplorée auparavant. Qu’il soit terre-à-terre ou tridimensionnel, le dispositif de projection lance, en définitive, un message comparable. Que le mode de transmission diffère autant – à l’intérieur du même médium ( !) – relève d’un fait des plus intéressants, qu’il serait à propos de développer davantage dans une analyse subséquente.

Un troisième et dernier point d’importance fournissant sa part de réflexions pour mesurer l’impact du film de Cameron s’avère la prédominance du virtuel, qui permet la communication directe avec les Na’vis. De par son titre même, Avatar réfère explicitement au double utilisé par les internautes pour leurs activités en ligne, cette image à laquelle ils se substituent en totalité (ou presque, si l’on excepte l’utilisation de la webcam) aux yeux de leur communauté. Maintes fois décrié pour ses risques liés à l’interdépendance et au manque d’activité physique, ce mode de communication bénéficie peut-être, dans Avatar, de sa forme de valorisation la plus achevée. Pour Jake Sully, il ne fait aucun doute que les mœurs des Na’vis sont nettement plus avancées que celles des humains, malgré leur aspect tribal. Il n’hésite pas une seconde quand vient le temps de (re)prendre le contrôle de son avatar, bien souvent au détriment de son propre corps. Par ailleurs, la finale du film est on ne peut plus éloquente : Jake choisit de devenir un Na’vi à part entière, coupant tout lien corporel avec ses origines. Le dernier plan, soit l’ouverture de l’œil du héros, nous renvoie à l’image dominante de l’affiche promotionnelle du film, qui rappelle étrangement la forme d’une planète, berceau de la vie. Symbole parfait de la renaissance, cette virtualité ainsi glorifiée incarne à l’écran le dernier espoir de l’homme, une visée qui n’est peut-être pas si utopique si l’on considère l’immense potentiel de mobilisation de la toile. Car à bien y songer, l’internet, par son pouvoir de rassemblement, constitue la meilleure chance pour l’humanité de se regrouper autour d’un enjeu commun. Hormis peut-être… le cinéma. Chapeau donc à James Cameron qui a su cristalliser ces deux approches en un seul et même projet. Pas étonnant qu’une majorité de gens se sentent interpellés par le propos d’Avatar.
D’autant plus que le scénario du film intègre à l’histoire une trame romancée dans laquelle Jake Sully n’y trouve rien de moins que l’âme sœur. Plus qu’un simple à-côté, l’épisode romantique entre Jake et Neytiri constitue le fer de lance du récit, au sens où l’ancien Marine ne serait jamais devenu un Na’vi sans son attachement grandissant pour la belle et grande guerrière. Une rencontre rendue possible grâce à l’avatar de Jake. Or, le web est fréquemment utilisé pour procéder à la recherche d’un partenaire, comme en font foi la pléthore de réseaux sociaux et autres sites de rencontre qu’on y trouve. Donc non seulement Cameron, par le truchement de la symbolique et du scénario, associe l’immersion virtuelle à l’action physique et concrète, voilà qu’il évoque également, à nouveau sous un jour extrêmement positif, la notion de clavardage, clef de l’ouverture sur le monde et sur autrui. Loin de condamner les us et les coutumes des générations X, Y et Z, il leur envoie au contraire un message empreint d’encouragement, confiant aux jeunes et moins jeunes, de manière subtile il va sans dire, qu’ils sont non seulement sur la bonne voie, mais qu’ils se situent peut-être plus près de la solution finale qu’ils ne le croyaient au départ. Dans cette optique, aussi bien dire que si le spectateur ne sent pas conforté dans certains de ses choix ou habitudes de vie au terme de la projection, il ne le sera jamais.

Voilà les éléments essentiels qui, à mon humble avis, expliquent l’engouement qu’est parvenu à susciter Avatar à travers le globe. Manifestation tangible de l’éveil d’une conscience écologique mondiale, glorification déguisée de la sédentarité et de l’engagement virtuel, empruntant au passage une poignée d’éléments culturels au goût du jour, le long métrage de Cameron se veut d’abord et avant tout une actualisation de la théorie Gaïa, qui se voit de plus en plus la vedette d’œuvres à grande diffusion, et pas seulement cinématographiques (les récents écrits de l’auteur français Maxime Chattam en sont un très bel exemple). Les plus grands détracteurs du film de Cameron lui reprocheront à coup sûr son caractère trop conventionnel, en dehors de ses prétentions révolutionnaires. Il s’agit toutefois ici d’un choix délibéré du réalisateur, qui préfère opter pour un classicisme éprouvé au niveau de la mise en scène, et ce, afin de rejoindre le plus vaste auditoire possible. À la lumière des résultats obtenus au box-office, force est d’admettre que Cameron a remporté son pari. Amenons toutefois un petit bémol quant à la performance aux guichets : le fait de présenter Avatar en version 3-D a permis de récolter plus d’argent par billet, un supplément étant exigé pour l’accès aux films en trois dimensions. Une fois sa carrière en salles terminée, il restera à déterminer si cet écart dans la tarification aura joué au point de reléguer les recettes mondiales d’Avatar derrière celle de Titanic, maintenant classé deuxième film de l’histoire à ce chapitre.
Au final, hisser Avatar au titre de précurseur dans ce qui fut annoncé comme l’avènement d’une nouvelle conception du cinéma apparaît somme toute un peu hâtif et, en définitive, exagéré. L’utilisation que fait Cameron de la troisième dimension, loin de modifier notre rapport à l’œuvre, ne chamboule pas tant le récit qu’elle ne sert une formule classique beaucoup plus convenue, quitte à en accentuer les effets, tant visuels qu’émotionnels. Venant d’un autre réalisateur, le cinéphile averti aurait pu crier au gaspillage. Mais chez Cameron, l’arrivée de la troisième dimension entraîne avec elle la fin d’un cycle, aboutissant dans Avatar sous la forme d’un retour aux sources, qui s’opère chez l’homme comme au cinéma. En effet, n’est-il pas quelque peu ironique de constater que James Cameron, après avoir attendu 12 ans pour disposer des moyens technologiques adéquats, ait employé tout son savoir-faire et ses ressources dans le but de restituer à l’homme son humanité perdue ? Lui qui auparavant s’évertuait à élargir les horizons de ses personnages à travers des voyages dans le temps et l’espace, pour ensuite mieux les retrancher derrière des menaces étrangères, qu’elles soient monstrueuses ou non, voilà qu’il présente à l’être humain sa seule planche de salut en la voie d’un retour à la nature. Une sorte de virage à 180 degrés, comme si le réalisateur avait compris qu’après avoir fouillé le passé et exploré l’avenir, le futur se jouait maintenant, au présent, dans le respect de tout ce qui nous entoure. Après tout, la conscience sociale n’est pas en trois dimensions.
Lire l’analyse critique d’Avatar, par Flavien Poncet