A la suite d’Ossos (1997) et Dans la chambre de Vanda (2000), Pedro Costa réalise le sommet d’une des œuvres les plus importantes des années 2000 : En avant, jeunesse. Avec ce troisième film, Costa clôt une trilogie consacrée à la communauté de Fontainhas. L’usage fait du numérique et des lumières naturelles aboutit sur un film dont l’esthétique sublime équivaut à l’éthique. En marge d’un cinéma qui poursuit le quête du capitalisme vers une enchère du spectacle, l’OEuvre de Pedro Costa, et En avant jeunesse surtout, ouvre un espace où le temps libre se déploie et permet d’ériger avec justesse l’image de ceux que la société se refuse à voir.En avant, jeunesse de Pedro Costa est à la fois le film le plus beau de cette année et le meilleur. Pour mieux éclairer les œuvres novatrices, il est parfois nécessaire de recourir à des penseurs multiséculaires. Afin de révéler l’immense réussite de Costa, il faut l’éclairer par la pensée kantienne. Kant, dans sa Critique de la faculté de juger, divise l’appréciation du goût en trois catégories structurées : l’agréable, le beau et le bon. « Chacun appelle agréable ce qui lui FAIT PLAISIR ; beau ce qui lui PLAIT simplement ; bon ce qu’il ESTIME, approuve, c’est-à-dire ce à quoi il attribue une valeur objective » écrit Kant en 1790. Cette seule phrase, pourtant insuffisante en soi, permet de clarifier quelque peu le qualité de Costa. En avant, jeunesse m’est agréable parce qu’il me semble défendre une cause humaine et essentielle, celle d’une communauté mise en marge de la société, de façon singulière. J’ai pu trouver de nombreuses raisons personnelles, sans qu’elles ne soient méditées, d’admirer ce film. Or cette seule appréciation subjective ne vaut que pour moi seul et de ce fait intéresse peu le discours critique.
Outre le fait qu’il me soit agréable, le film de Costa est beau. Le beau, selon Kant, est ce qui plaît universellement et sans concept. En avant, jeunesse est beau puisqu’il dispose de suffisamment de caractéristiques pour plaire universellement, dans l’absolu. La brèche que Costa ouvre dans l’expérience du temps (le film dure plus de 2h30 et repose sur une succession de plans-séquences) et dans la représentation d’une communauté, mêle si bien réalisme et sublime et adopte des moyens plastiques si actuels que la valeur du film ne se limite pas à l’agréable, elle atteint au beau et à sa vertu.

Cette vertu du beau pourrait être ce que l’on nomme le bon. Je m’écarte en l’occurrence de la pensée kantienne pour préciser que le bon de l’art se résume dans l’éthique. Si Jacques Rancière loue tant et si bien le dernier film en date de Costa, c’est parce qu’il y trouve l’application de sa « philosophie sociale » (le terme est réducteur mais il synthétise bien la pensée rancièrienne). En avant, jeunesse est bon, non pas parce qu’il produit un effet immédiat sur la conscience, mais parce qu’il met en pratique une représentation digne, respectueuse voire magnifique de personnes mises en marge de la société. Costa travaille les plans et leurs durées avec la minutie professionnelle d’un artisan. A mille lieux de l’industrie éblouissante et aveuglante des systèmes hollywoodiens, Costa trouve une source, celle du sublime des corps rudoyés par l’Histoire.
Il peut paraître vain d’écrire sur En avant, jeunesse après avoir lu le grand texte de Rancière publié dans Trafic et disponible sur le blog de Pedro Costa : Sempre em marcha (http://pedrocosta-heroi.blogspot.com/). Il reste toutefois de nombreuses pistes à explorer sur la richesse du film. Admis comme agréable, beau et bon, le film de Costa est, plus que tout ça, révolutionnaire. La première grande victoire du film et de ne pas confondre révolution avec effervescence. Beaucoup ont reproché au film sa lenteur, la trouvant parfois radicale, presque intolérable. Elle est pourtant nécessaire. Costa, pendant plus de deux heures et demi, met en scène des habitants du quartier détruit de Fontainhas à travers des plans-séquences. Le film doit être composé de certainement moins de cent plans. Tous les habitants du quartier se réunissent autour de Ventura, vieil homme à la démarche quiète (semblable à John Wayne) et à la stature imposante. Déambulant dans les ruines du quartier, Ventura est à l’écoute de jeunes adultes, meurtris et à la fois enlacés au brasier vital qui demeure encore en eux-mêmes. Quand Vanda, protagoniste du précédent film de Costa (Dans la chambre de Vanda), en deuil après la mort de sa sœur, réussit encore à se soucier des nécessités du quotidien ou à rire avec son enfant en regardant Franklin à la télévision, il apparaît plus de vies et d’amour, plus de dépassement de soi et de force que chez le jeune Chris McCandeless qui, dans Into the Wild –un des films de 2008 les plus surestimés-, joue les bourgeois bohèmes aspirant à un retour à la vie naturelle.
Au-delà de cette condition sociale à laquelle le film se soumet avec majesté, une dimension du sublime persiste dans les ruines du quartier, dans les corps las des protagonistes. Avec ce sublime, Costa dépasse la notion d’esthétique définie par Kant pour magnifier les personnages. Rancière l’écrit fort bien, le Ventura serein qui arpente les allées spectrales des ruines et des immeubles si blancs qu’ils ne peuvent représenter qu’une vie neutralisée se manifeste comme le Roi Lear, veilleur d’un royaume qu’il a laissé aux mains de ses « enfants ». Du rapport de la charge sociale avec la tragédie résulte une certaine dimension cosmique où l’Histoire d’une communauté capverdienne se développe à l’échelle du monde. Les multiples visages et corps qui apparaissent, aussi fatigués soient-ils, occupent un temps, prennent une place à l’écran. Minorité parmi les minorités, ces habitants des banlieues défavorisés du Portugal deviennent, sous la caméra numérique de Costa, des figures de l’Histoire, des fantômes d’un passé funeste que le présent ne peut étouffer.
Costa est lucide conscient de l’ontologie du dispositif cinématographique. A l’instar de la photographie, du théâtre, de la danse, et d’autres arts hybrides, le cinéma met en action des humains et, de ce fait, manipulent des consciences qui méritent au moins la dignité. Héritée de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, cette importance de la dignité dans le cinéma de Costa, et notamment dans son chef-d’œuvre, occupe une place centrale.
L’importance de En avant, jeunesse dans la production mondiale de ce début du XXIème siècle est aussi technique qu’esthétique. A partir d’une caméra numérique, Pedro Costa accomplit une réussite esthétique qui égalise, voire surpasse de nombreux films en pellicule. Les halos élégiaques qui auréolent les protagonistes évoquent l’imaginaire de Vermeer et esquissent, dans les carcans du documentaire, une tonalité fictionnelle. Ces nimbes de lumière qui entourent les corps grâce à des lumières naturelles sagacement dirigées évoquent les icônes religieuses de martyrs. Toutefois, Costa n’entend jamais rendre miséreux la condition des capverdiens. On est à l’opposé d’un misérabilisme pauvre et honteux. En situant les personnages dans des halos de lumière, des brumes ovales, il les exalte, les situe dans une imagerie d’espérance. Ils sont aussi les spectres du passé, identiques au Spectrum de Barthes, la trace pleinement glorieuse d’individus dignes qui ont surpassés les affres de l’Histoire, survécus au massacre politique de leur semblable pour témoigner de leur condition. Costa instaure un rapport inouï avec le temps. Emprunt d’une certaine audace héritière du néo-réalisme rossellinien, En avant, jeunesse ne s’inscrit pas dans l’immédiateté du présent. S’il y a du présent, ce n’est que pour qu’il témoigne d’un passé, certes révolu, mais dont les conséquences perdurent. Costa, à l’instar de Straub et Huillet, bâtit son œuvre sur le rapport du temps historique, sur l’accointance qui relie les faits du passé et ceux contemporains. Cette mise en perspective historique permet d’éclairer le présent des habitants de Fontainhas à la lueur de l’héritage légué par leurs ancêtres. Quand Ventura rend visite à ces « enfants » pour écouter leur quotidien et qu’il les instruit en même temps de son expérience passé, c’est la même démarche que Costa mène quand il réunit présent et passé dans le même plan.