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Fin de Seance - Analyse et critique cinéma - Rétro 2008 > A propos de "Redacted" > Retour en Irak
Rétro 2008 > A propos de "Redacted" > Retour en Irak
Par Thomas Clolus, le 23 décembre 2008 2008 - hiver - 21:39
Suite de notre rétro 2008 avec une analyse poussée et passionnante du dernier film de Brian de Palma, le très important Redacted.

L’image survivante

« J’ai fait cette vidéo pour signaler un fait qui implique mon unité et mérite d’être connu. Je tiens à rester inconnu au cas ou le FBI, le ministère de la défense, voire les rebelles eux- mêmes me reconnaîtraient. Un de mes gars y est resté, je dois être prudent. Je ne peux pas garder le silence. Plusieurs raisons m’empêchent de révéler les circonstances et les auteurs des faits, mais tout ce que je vais dire est absolument vrai. Quand j’étais au poste au moyen orient, deux hommes de mon unité ont violé et tué une fille de 15 ans. Ils ont également tués sa sœur, sa mère et son grand- père. L’évènement est resté sans suite. Je mets cette vidéo en ligne en espérant que quelqu’un la verra et m’aidera à faire connaître l’évènement et à faire éclater la vérité. »

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Voici l’intégralité du texte prononcé par la voix électronique du marine cagoulé présent dans la vidéo, et qui parcourt le plan de la page/ écran Internet qui sert à notre analyse. A plusieurs reprises, dans Redacted, De Palma aligne sa mise en scène sur la présentation, en plan d’ensemble, d’une page Internet tel que nous avons coutume d’en voir chaque jour sur nos écrans d’ordinateur. L’originalité de ce dispositif répété est qu’il n’y a pas à proprement parler mise en scène des ces pages comme des documents, des fragments de réalité qui appartiendrait au monde des images et sur lequel le cinéma instaurerait un point de vue, un éclairage particulier, afin d’en révéler les particularités, les formes et les manières. Par ce plan, on n’a pas une instrumentalisation d’un type d’images qui serait ramené à l’état de matière à documenter et à replacer dans un réseau de signification complexe en relief. Ce plan ne compose, ne recompose pas la page Internet, le plan ne s’exprime pas après, davantage et au-delà de l’image/ la page/ l’écran Internet. Si d’ailleurs je garde la trinité, c’est que cette platitude de la mise en scène ne relocalise pas cette image particulière dans un statut spécifique et déterminé de sorte que l’ambiguïté persiste quant à la nature de ce plan et de cette image. Le plan n’use pas d’une image au préalable existante et dont la reformulation mériterait qu’elle apparaisse sous l’angle d’une expression nouvelle. Le plan s’aligne sur l’image Internet de sorte que le plan est l’image Internet, ni plus ni moins, et que l’Image Internet est le plan, en même temps que l’Image, elle est le tout de l’image. Cette mise en scène qui prend l’apparence d’une non- mise en scène, d’un acte qui s’absente, se neutralise, affirme que les images cinématographiques, les documents ont la force de se mettre en scène eux même, sans dispositif supérieur ou autre pour les accompagner, les orienter et les diriger. Ce document vaut pour lui- même, il est d’emblé expression. Dans l’écran Internet, il n’y a pas à choisir, à trier, à sélectionner. De Palma (et le plan de cinéma) conserve tout, car la page Internet est déjà une image qui dit tout, dans sa composition et sa forme naturelle, sans que l’on ait besoin de forcer son expression et son discours, sans que le cinéma ait besoin de le transformer pour que son expression parvienne à maturité. Le cinéma n’a pas à transformer les formes et les modalités d’énonciation, de visibilité et de paraître des images. Il n’a qu’à en restituer la présentation, afin que ces images réitèrent l’énoncé qu’elles contiennent dès le début de leur existence, une existence qui précède le cinéma.

C’est un cinéma de la rediffusion que propose cette mise en scène. Pas diffusion, parce que l’image Internet à préalablement été diffusé avant son existence dans la salle, par l’écran d’ordinateur. Et la rediffusion de cette image ne constitue pas une innovation fondamentale propre au média Cinéma par rapport au média Internet puisque cette image, sur Internet, fonctionne sur le mode d’une rediffusion permanente et inlassable. L’unique et l’éphémère n’existe plus. Cette image est voué à être constamment rejoué, réitéré dans l’égalité mimétique de son apparence, par fidélité obsessionnelle et rigoureuse à son origine. Ce que nous dit De Palma, c’est que si l’image Internet ne cesse de se rejouer telle qu’égale à elle- même et à sa formulation première, c’est que diffusion et rediffusion ne sont pas équivalentes à visibilité publique acquise et donnée. Ce n’est pas comme à la télévision ou le travail des Chaînes vise à répéter des images vus et déjà vus afin que ces images s’impriment comme monopole dans le regard spectatoriel. A la télévision, on rejoue, on répète et on revoie comme le lux d’une dépense qui à pour but, non pas d’ accéder, d’ atteindre ou de toucher le regard du spectateur, mais à s’en emparer, jusqu’à le posséder. La série itérative dans laquelle s’inscrit l’image télévisuelle, l’image majoritaire et l’image publique, tend à l’impression. Au contraire, dans Redacted, réitérer la disponibilité d’une image préexistante, dans sa nature, et dans sa diffusion, ce n’est pas le lux d’une dépense, mais une question de survie. C’est à la survivance de l’image, métonymie de la vérité à extraire in extremis, que s’intéresse De Palma. Sur la toile, telle image Internet tient dans un régime d’existence indécise et fragile entre la publication, la disponibilité acquise et le risque de persister dans son caractère orphelin. L’image est là mais elle risque de ne pas être vu, c’est-à- dire qu’elle tend à manquer à son accomplissement en tant qu’elle est image du monde, une image n’existant pleinement qu’une fois la certitude acquise du regard qui a été porté sur elle.

Ainsi, telle image particulière d’Internet origine, référent et matière dudit plan de Redacted), est dans le statut de sa présence mêlée d’absence, de son invisible visibilité, de sa disponibilité aveugle. Pour De Palma, faire de cette image un plan de son film (et non pas inscrire cette image dans un plan de son film), c’est donc tenir le discours suivant : les images internet particulières n’existent pas sur le mode de l’abondance et du confort de leur installation. Elles existent dans un engluement spectral qui en fait des portés disparus non reconnus comme tels, des portés disparus qui portent, malgré eux, l’apparence d’identités toujours à leur place, inscrits dans leur famille naturelle. Internet porte le danger d’une famille dont la générosité d’accueil et de composition, de composants, tend à faire oublier certains de ses membres qui la composent sans que ce seuil de l’oubli soit reçu comme une menace, et soit contresigné d’une alerte. Voila donc une autre grande raison du scandale propre à l’imperceptibilité de la mise en scène de Redacted, ressenti parfois par le spectateur comme passivité ou neutralité : Si la mise en scène, ici, si le plan tend à se faire oublier en tant que plan, et donc organisme actif à l’organisation et à la composition des éléments internes qui le constituent, c’est que l’oubli guette ce composant unique (qu’est l’image Internet). Cette superposition plate entre plan et image Internet (ce plan qui se donne tout entier à l’image Internet) signifie donc que le sens commun de ce plan et de cette image est la hantise de l’oubli, par extension de la mort, et le sauvetage in extremis et nécessaire de cet oubli. Notre plan est le seing manifeste de portés disparus ayant été retrouvés, de perdus qui existent à nouveau. L’image Internet occupe la complétude du cadre, elle apporte même avec elle son propre cadrage, adapté à ses dimensions, car le cinéma ne saurait l’encadrer de lui- même, risquant à nouveau de la perdre dans une incarcération problématique qui nuirait à sa pleine existence. Cette image est agrandie aux dimensions que lui permet son nouvel écrin, l’écran de cinéma, parce que cette grandeur de l’art est la raison sine qua non et la nécessité impérieuse de son existence en tant qu’image survivante, dont le sujet est la survie. De Palma n’ agrandit pas artificiellement l’image Internet pour en révéler, conformément aux dispositions critiques cinéma, à l’égard des autres images, les particuliers et les défauts, en un mot, pour la déconstruire, l’analyser. Redacted n’est pas ce film qui organise son rapport aux images extra- cinématographiques sous l’horizon d’une concurrence, d’un combat de la primauté des images à gagner.

De Palma n’est pas porteur du conflit censé décréter quelle image est juste une image et quelle autre est une image juste. C’est à l’inverse le cinéma qui pense, qu’au-delà de la facticité et des procédures à l’œuvre dans chaque image, celles- cis portent en elles une vérité irréductible dont la validité est indéfectible. Pour autant, un tel agrandissement ne signifie pas pour autant une élévation de l’Image dans un but de glorification fétichiste ou serait célébré la grandeur de l’image, sa perfection et sa beauté. Car le moins qu’on puisse dire, c’est que l’image Internet ainsi élargie aux dimensions du cinéma n’est pas le vecteur de cette dialectique de la transcendance inhérente aux images. Présenté ainsi, l’image Internet apparaît dans sa raideur, sa froideur fonctionnelle, sa compacité sèche et neutre. Elle n’invoque pas l’affect et le déploiement de ses nuances (tristesse ou joie, mythologie ou banalité...). De Palma nous demande de la voir telle qu’elle est, comme elle est, et ce, depuis le début, avec ce qu’elle est capable de nous apporter, avec sa force réelle, c’est- à- dire circonscrite et limitative. Elle est, ni plus ni moins, présenté, dans sa qualité première. Opérer à partir de cette origine au processus d’élévation ou de dégradation qualitative et matérielle de cette image ne constitue pas l’entreprise et le projet de Brian De Palma. Il s’agit simplement de voir. C’est l’identité économe de l’image Internet qui intéresse De Palma, son exactitude, son inexorable authenticité. Le cinéma n’intervient pas pour inscrire l’image internet dans sa propension, sa capacité à la fluctuation, à la variabilité. Le cinéma n’intervient pas au-delà du seuil de la garantie d’une mise à disposition de l’image cinématographique comme entité permanente.

L’image Internet n’a besoin de personne pour qu’on décrypte le sujet qui émane à sa surface. Elle se suffit à sa propre mise en scène, disons-nous. Il y a qu’à regarder : Qu’est-ce que l’image, dans l’image Internet ? La question se pose, puisqu’il y a bien une image, qui est la vidéo de l’hébergeur, qui est comme incrusté, en fenêtre ouverte, circonscrite dans un espace plus grand, grand tableau/ programme de sélections de nouvelles images/ vidéo potentielles à portée de clic, à portée de lancement. Ce tableau fait partie de l’image Internet global, mais il constitue une non image, comme un écran qui renferme en potentiel une multitude de vidéos, de système d’images potentiellement actifs qu’il convient d’activer. Ce tableau occupe la majeur partie de l’image Internet, de sorte que c’est une image passive, un quasi- écran, qui domine l’espace et la surface de l’image Internet, et donc le plan du film de De Palma. A contrario des images actives, miniaturisations d’images cinématographiques (image en mouvement vidéographiques), l’image Internet est donc majoritairement inactive et passive. Elle possède le statut intermédiaire de la présence et de l’absence d’image. Elle est la surface dans laquelle habitent les images, et qui, le plus souvent dérobés au regard, sont susceptibles, par fragment, selon un processus de rareté et d’unicité alternative, de remonter à la surface et de se révéler au regard. La non image est par conséquence une image couvercle, qui a la faculté d’autoriser les images actives à apparaître à sa surface, mais dont l’activité principale et durable est d’empêcher la disponibilité anarchique des images. La non image limite le regard, elle le met en respect. L’image Internet contient en elle- même la double valeur de l’écran (ce qui interdit et ce qui permet le visible). L’image Internet apparaît donc comme une image au fonctionnement autonome qui s’auto- censure, qui produit ses propres minorations et sa propre répression. C’est bien cela la toile Internet : un maillage, un composé d’images qui en filtrent d’autres, dans une sélection et une mise à disponibilité parcimonieuse qui mise sur la raréfaction et la miniaturisation des vidéos (des images actives exceptionnellement autorisés à la mise au regard). Le plan de De Palma fait apparaître l’ image Internet (l’image globale) comme entité dialectique dont les deux termes sont l’interdiction et son autorisation résiduelle. C’est toujours l’interdiction qui domine, la permission du visible actif constituant toujours la part minoritaire, l’exception. L’image Internet globale contient et recèle. Elle retient et, parfois, libère. Elle apparaît comme un mur fort de son opacité et de son inertie. C’est une absence d’image qui se donne à voir sous l’apparence du visible. Cette visibilité est le cache du fait qu’elle organise le débit radin des images. Les vidéos qui existent en son intérieur et qui, quelquefois, parviennent à remonter à la surface, sont des images portés disparus qui, de façon temporaire, sont retrouvés, se sont des images prisonniers qui, dans l’espace d’une durée éphémère et mesurée (la jauge de durée de la vidéo qui avance), accèdent à la libération. Ce sont des images mortes qui, dans une parenthèse permissive, accèdent en surface, au droit à la revitalisation. Le tout est que cette régénérescence n’est jamais totale, circonscrite qu’elle est dans les guillemets et les parenthèses dans laquelle l’inclut la toile qui tend à l’absorber. L’image inerte, l’image morte, la non- image protège et retient l’image active, l’image vie. C’est pour cette raison que cette dernière n’est qu’une image survivante, c’est-à-dire une image dont la vie procède d’une disparition initiale et durable, qui manque elle- même, dans le futur, d’être happé par une mort prochaine.

C’est pourquoi le plan de Redacted s’aligne sur la configuration de l’image Internet qui contient en elle les termes d’une dialectique de la survie. Ce qui sauve l’image survivante, l’image Internet, c’est la mise en plan de cette image. Le plan restitue à cette image sa propension à être menacé d’extinction, d’invisibilité et d’oubli, et son droit- limite d’accéder à la surface vitale. La jauge est la parfaite métaphore visuellement incarnée de cette dialectique porté concomitamment par l’image Internet et par le plan de cinéma : Par ce qui mesure, c’est-à-dire ce qui énonce la durée de vie (nécessairement limitée), ce qui prévient et anticipe d’une mort à venir, c’est l’importance de la survie, de son urgence et de son caractère précieux, qui se lit à même l’image. L’image Internet est laissée orpheline, à la conduite de sa propre expression, parce que dans son inarticulation fondamentale, se trouve in extremis la signalétique et le mode d’emploi de sa fragilité, et de la nécessité de son salut. L’image Internet contient le visible de la vérité et ce qui, immanquablement, ne cesse de le masquer et de le ramener jusqu’à lui. C’est la raison pour laquelle l’acte de création de De Palma repose sur la disposition des images dans leur configuration autonome. Car les images du monde, regardés telles que leurs artifices les configurent, contiennent en elles- mêmes la dialectique de leur vérité et de leur identité.

Je ne crois pas avoir besoin de détailler outre mesure en quoi les caractéristiques d’apparition visuels du soldat américain dans la petite fenêtre vidéo du film sont de nature à engendrer et relayer cette esthétique de l’image Internet comme mise en scène de la survie et du sauvetage limite. Le visage bâillonné, l’anonymat et le formalisme de l’uniforme du militaire, objet et représentant de la nation américain glisse sous un autre anonymat, un autre type d’indifférenciation : celui d’une vérité qui s’énonce, au sein d’un contexte ou la vérité est submergé, et englouti dans le mensonge. Le militaire est destiné à ne pas avoir de visage, au sens d’identité propre. Soit il participe à la perpétration des actes mensongers d’une fiction horrifique bien réelle, soit il fait gire l’espoir d’une vérité rendue public au sein de la sphère d’indistinction de L’image Internet. Internet ne rend pas le visage car la « revisagification » ne peut advenir que dans l’hypothèse d’une vérité accomplie, à savoir une vérité rendue publique, au lieu même ou la publicité de cette vérité est capable de rétroagir sur les actions qui sont l’origine et le masque horrifique de cette vérité. Le visage perdu dans le transit d’une recherche d’une identification nouvelle et intégrale est équivalent du parcours de la vérité qui en est à son point de bascule, au point d’incertitude de son achèvement. Le visage est pris dans le trou noir d’une vérité qu’on appelle de ses vœux, à partir du foyer même de son déni.

Enfin, la voix qui énonce cet appel à la publicité de la vérité est elle- même dépersonnalisée puisqu’elle se présente sous le masque de l’uniformité et de la non- reconnaissance de l’électronique. La voix de la vérité n’est qu’une hypothèse non actualisée. C’est une promesse, un souhait arraché au monde la négation de l’identité et de la vérité. La voix est littéralement en voie de reconnaissance et d’identification. A peine libérée de la privation du dire et de l’incapacité à s’énoncer, elle reste engluée dans une image qui n’autorise pas entièrement son accomplissement. Voix et Visage sont pris dans les ramifications et les plis d’un devenir incertain. L’identité de l’humain (Visage et Voix) se sacrifie aux contritions et aux pondérations de la transparence de l’image pour dire une vérité, ou plutôt pour exprimer son caractère informe, la monstruosité de la genèse dans laquelle elle se situe, entre négation persistante et revitalisation dont le combat acharné porte l’espoir. L’image Internet est donc l’image d’un point intermédiaire redoutable, qui crie avec froideur et frontalité la vérité d’un combat de la survie.

De même, le texte porté par cette voie (recopiée in extenso en début d’article) a comme sujet la circonspection d’une vérité qui s’avance à couvert, en se dérobant à l’expression de son terminus, puisque l’accomplissement intégral de la vérité porte en son cœur le danger de la retombée et de l’extinction de cette vérité. Autorisation fondamentale Empêchement concomitant de l’Image Internet.

Politique et esthétique de la non intervention.

Ce plan d’une image d’une page Internet qui diffuse des vidéos mises en ligne est placée dans le film comme un nœud infiltré entre deux raccords dont la nature et ce qui la commandite, l’organise, la fabrique et l’émet sont des instances radicalement différentes. En effet, juste avant ce plan, précède une vidéo domestique élaborée par deux marines qui se filment afin de feindre de construire leur non- culpabilité à l’égard de l’évènement dramatique qui s’est perpétré un peu avant, au cœur d’une fiction coincée dans la surface d’un réseau complexe d’images, multiples et disparates, fuyantes dans leur imbrication, et éphémères dans leur concentration. Dans ce plan précédent, les personnages jouent, voire surlouent (car l’efficacité « avérante » et la puissance de transparence de l’enregistrement de la caméra nous clame, haut et fort, dans la sourde, muette et pourtant imparable dialectique de l’image, que ces acteurs jouent mal, que le mensonge, non seulement, est manifeste, mais en plus que sa formulation et son énoncé en sont grossiers). Plus encore, l’image muette hurle que la croyance en ce que les auteurs- acteurs projettent dans ce que ce film pourrait crédibiliser de leur discours et donc, avérer de leur mensonge, est une odieuse ineptie, une sornette à ce point énorme que c’en est une gaminerie grossière dont l’échec n’a d’ égal que la vacuité conceptuelle du projet. L’image, dans la sagesse impériale et l’autorité économe de son enregistrement, dans le piédestal inébranlable de son point de vue technique et unique, non inféodé à qui prétend ordonnancer et faire cette image, cette scène, affirme que le mensonge dont on prétend lui faire assumer le port, que l’instrumentalisation dont on en fait la matière, est d’une inefficacité redoutable. L’image, dans l’apparence obéissante de son enregistrement continu et dans l’apparente passivité de son auto- exécution à celui qui en commande la procédure circonscrite à sa volonté, affirme, en parallèle, dans le même temps, et sur la même ligne de cette soumission, que la résistance d’une image au mensonge qu’elle est sensé transmettre dépasse de loin un tel assujettissement. Non pas que derrière les apparences se dissimulent l’essence, non pas plus que derrière le mensonge se cache la vérité, non pas tant que derrière, à coté, ou à l’envers du cache se dévoile l’ évidence de la fenêtre...

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Non, ce que nous dit ce plan précédent, c’est que la vérité est contenu dans le processus de construction du mensonge. L’image, n’est pas double, mais une. C’est par la dialectique d’une unité vivante et duale qu’à même l’élaboration du mensonge, s’ achemine, dans le même temps, une vérité. Vérité idéale, puisqu’elle s’énonce dans le même temps que ce qu’elle réfute (le mensonge) et que ce qui a la prétention et la vanité de la réfuter, cette vérité (le mensonge). Sardoniquement, on pourrait se dire que la vérité se construit dans le dos du mensonge, ou que le mensonge se retournerait en vérité. Mais ce ne serait encore que partiellement vrai. Non, la foi de De Palma en l’image (et nous sommes tenter de le suivre sur ce point), et de nous montrer que, peu importe l’intensité ou l‘habileté mise en œuvre dans la construction du mensonge, c’est la vérité qui finit par se lire dans la réalisation de ce potentiel articulé du factice. Les institutions, les hommes, les sentiments, les cerveaux sont coercibles, mais pas l’image. Ceux qui utilisent l’image tentent de nous manipuler, et manipulant cette image. Mais l’image, elle, est stable, comme à l’arrêt, incapable de s’assouplir aux volontés différentielles de ceux qui prétendent la fabriquer. On touche là ce qu’il y a de plus dérangeant, j’utiliserai encore le chère terme de scandale, du statut de l’image cinématographique, du film de Brian De Palma. Habituellement, nous aurions tendance à croire, et, ne serait- ce juste ce satané contre- exemple que constitue Redacted, que l’image cinématographique, répondant comme une (bonne) pâte à la volonté suprême de l’acte de création, se modèle et s’anime avec aisance, de sorte qu’on peut, de l’extérieur, lui prévoir et lui attribuer une orientabilité et une directionnalité. L’image cinématographique serait aussi souple qu’un matériau plastique, et comme tel, malléable, modelable, prévisible. L’image, en dépit et au grès de toutes ses forces propres, serait, en dernière instance, assujetti à la direction vers laquelle on la fait tendre. Une direction qui serait son horizon, une souplesse qui serait son moyen, son médium. Variabilité et « instrumentabilité » serait les deux propriétés irréductibles de cette image cinématographique, propriétés qui la vouent à ce qu’un travail créatif s’en empare et en use.

Dans Redacted, les images s’opposent à cette primauté du principe usuel. Au contraire, le film montre que l’usuel, l’usage des images est une prétention et un acte qui use, qui consomme les horizons et les enjeux premiers de cet usage jusqu’à la convertir en figure autonomisée, ayant une force et une identité propre. Rien qui serait de l’ordre d’une transcendance. Cette identité propre tiendrait plutôt au projet moral qui viendrait rassembler toutes ces images, à postériori à leur création (inaugurale, procédurale et terminale) et indifféremment au fait qu’elles aient, chacune, été faites en vue d’un but particulier. Ce projet moral n’use pas des images, il les dispose dans un ordonnancement particulier dont le caractère composite et inattendu (mélange des genres, des natures et des formes), crée une généalogie nouvelle, qui sert le projet politique qui va bien au-delà de l’usuelle usage qui a été à l’origine de l’idéation et de l’élaboration de ces images). Cet au-delà est simplement un après. Dans le nouveau cinéma suggéré par De Palma et inauguré par Redacted, le travail du cinéaste (Brian De Palma, en l’occurrence) est ce qui vient après les actes de création (multiples et indifféremment les uns aux autres). C’est aussi, et conséquemment, ce qui vient après les images, qui sont un préalables. Le cinéaste n’a que faire de l’histoire génétique qui les a vu naître, germer et se finaliser. On rejoint la constante de De Palma, cinéaste oui, mais parce qu’il est avant tout spectateur. Au final, la part créative de l’auteur, pour Redacted, relève essentiellement du fait que De Palma a regardé un « tas d’images ». Autre scandale propre au film donc, (on en finirait pas d’en étayer l’énumération) : Redacted est un film produit par le travail spectatoriel. L’acte créateur du film est lui suivant : devant des images regardées et interprétées, le spectateur acquiesce, comprend, sélectionne, s’en empare et les replace dans l’endroit (ou l’envers) du fil concret de l’interprétation qu’en a produit son regard. La différence entre le spectateur « normal » (celui qui ne fait pas de film), et De Palma, c’est que là ou l’activité de réorganisation d’une valise d’images comprises et interprétés conformément à la cohérence d’une subjectivité n’aboutit pas à la concrétion d’une mise en application filmique, chez le premier, c’a a été le cas chez le second. De Palma a fait un film.

Que cela veut il dire, en l’occurrence, que faire un film, au sujet de Redacted ? Ca veut dire qu’il a rassemblé les sources (éparpillées et éminemment différentiées) qui ont servis d’écrin à ce bagage d’image. Oui, le cinéaste- spectateur est un cinéaste monteur, et le montage trouve sa parfaite nécessité lorsque les images vus sont dispersés, qu’elles n’appartiennent au même monde que par principe. Un film de cinéma correspond à cette définition minimale : c’est une série d’images rassemblée en tant qu’elles deviennent, dès lors, constitutives et existent dans un même monde. Ce partage d’un monde unique, De Palma, par la mise en film de son travail spectatoriel, le conduit du principe conceptuel à l’expérience apporté et expérimentable par tout à chacun. L’horizon du cinéma est la salle de cinéma, à savoir l’expérience commune du regard d’images communes. Aussi, par cette analyse, le lecteur pourra à juste titre me faire le rapproche de ramener le travail artistique du cinéaste à des considérations et des enjeux davantage anthropologique et administratif qu’ artistique, davantage sociologique qu’esthétique. Car il est clair que ce rassemblement unitaire de ce qui, dans la réalité sauvage et sophistiquée (en un mot, contemporaine), du monde des images, n’existe que dans la dispersion et le discontinu, quelque soit le service qu’il rend aux expériences individuelles et collectives, ne saurait à lui seul justifier l’existence du film Redacted. Aussi, s’il n’en est rien, c’est que les connivences et les novations esthétiques sont bel et bien présent, au sein de Redacted. C’est là qu’il nous revient de reprendre le fil du contraste que nous voyions plus haut, dans le statut de l’image, s’exercer entre deux pôles. Nous décrivions le premier comme suivant : fluide, voué au contrôle, s’acheminer dans une variabilité dont le caractère fécond tenait en partie à sa prodigieuse labilité. Au contraire, l’image cinématographique, dans Redacted semble irréductiblement et fondamentalement raide, comme une part essentielle qui ne pourrait faire autre chose que de résister à ceux qui veulent la coudre à leur guise et en infléchir les mouvements. Les auteurs des petits films (l’exemple de la fausse scène d’hommage et deuil l’illustre bien) ne s’élèvent pas au-delà de l’image, l’extériorisation en dehors (et au dessus) de l’image étant susceptible de permettre une invisibilité et une maîtrise dans la couleur et la direction à impulser aux images, aux scènes construites. Non, inexorablement, ces auteurs sont rabaissées en tant qu’acteurs dérisoires, victimes de leur dépense maladroite, dénoncés par l’image qu’ils ont contribué à façonner . L’image semble être seule maîtrise du réseau de signification de sa vérité profonde, les prétendants auteurs restant englués en son dedans. C’est pour cette raison que je comprends aussi Redacted comme un film sur les « mauvais metteurs en scène ». Bien loin du relativisme auquel nombreux ont été tenté de le réduire dans sa libre distribution des images non cinématographiques, le film, s’il ne critique pas les images, leur profusion, leur toute provenance, et leur vacuité fondamentale (discours de la critique des médias telle que l’a (bellement) entrepris cette année Georges Romero avec Diary of the Dead), met en revanche en perspective ceux qui maitrisent mal le délicat et subtil langage de l’image.

C’est une nouvelle fois la débauche irraisonnable, la dépense en pure perte de l’interventionnisme militaire et guerrier qui est mis en pilori. L’interventionnisme consiste en le « tout armé ». Dans une logique d’exercice de la domination chez autrui, L’humain représentant du model à épouser et à diffuser se transforme en outil armé, et lui- même, dans un mouvement d’emboîtement génétique qui ne cesse de s’auto- engendrer, se sert de tout comme d’une arme. Redacted montre comment s’opère la tentative l’instrumentalisation par des humains transformés en armes, d’images que l’on souhaite elles- mêmes métamorphoser en armes. C’est un processus de totalisation de la figure armée auxquels s’essaient les militaires actants/ joués de la fiction en lambeaux de Redacted. Il s’agit de vaincre, par un usage totalisant de la figure armée qui ne cesse de s’emboiter et de s’enrouler autour de lui- même. L’arme habite l’arme. A part que la maison tend à s’effriter, dans le dos de ceux qui prétendent l’échafauder et en consolider l’habitation, sans que ceux-ci n’en reçoivent en retour l’information. C’est une trahison invisible qui s’opère, de l’Image, à l’égard de ceux qui croient à en configurer l’usage et le rôle. Cet effritement prend l’apparence d’un bouclier qui protège le projet de ceux qui ont élaboré cet appareil de combat. Mis à part que le bouclier possède une face invisible, celle d’une résistance qui ravit aux bâtisseurs l’horizon et la finalité de leur projet, puisque le regard spectatoriel et cinématographique se loge inexorablement, et toujours, de l’autre coté, dans le dos de ceux qui habitent et s’incluent dans les images. Il n’y a donc pas retournement des images sur elles mêmes, mais stabilité fondamentale de ces images ou celui qui les regarde aura toujours le privilège d’un savoir inconnu et insoupçonné de celui qui les fait et les fabrique. (Eloge du spectateur). Plus haut, je disais que De Palma n’utilise pas les images. Cela ne signifie pas, qu’en dernière instance, il ne s’en sert pas, car c’est bien là le privilège de tout créateur, que d’utiliser les images. C’est juste qu’il use des images à postériori du processus de leur usure. Son intelligence est de parvenir à la suite du processus d’usage et d’usure qu’ont fait subir à ces images leurs créateurs. La magie de la discrète efficacité de l’acte créateur qui se donne l’apparence du non- interventionnisme à l’égard des images est d’arriver lorsque les images ont déjà tout dit, ou presque, avant, leur utilisation ultime par un créateur- spectateur- monteur.

- Lire l’analyse critique de Redacted
- Lire une analyse de séquence de Redacted

Images : © TFM Distribution






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  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



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