Après La mort de Dante Lazarescu , 12h08 à l’est de Bucarest et 4 mois, 3 semaines et 2 jours, la « nouvelle-vague roumaine » revient avec California dreamin’. Récompensé du prix Un certain regard à Cannes, après la mort prématurée de son jeune réalisateur, ce film original, aux accents « kusturiciens », part de la grande histoire pour se concentrer sur ceux qui la font et ceux qui la subissent. D’un coté, un convoi de militaires américains transportant du matériel pour l’Otan en pleine guerre du Kosovo, de l’autre, un petit village roumain en quête de reconnaissance. Au milieu, deux hommes, le chef de gare roumain insoumis (Razvan Vasilescu), qui décide de bloquer le convoi à l’encontre des autorités et le commandant américain un peu caricatural (Armand Assante) qui tente de le convaincre par tous les moyens de le laisser repartir. Et bien sur, une idylle édénique entre le play-boy militaire, mais pas trop, et la starlette du lycée local.Des derniers films roumains qui font tant parler d’eux, on retient une narration sur un temps très court (un ou quelques jours), l’humour noire voire cynique, la critique sociale et politique, le réalisme de la mise en scène. California Dreamin’ n’y échappe pas.
Fait rare, deux temporalités cohabitent. L’une surgit par flashs backs en noir et blanc et revient sur les bombardements alliés en 1944 ; la seconde, temps de la narration en 1999, dix ans après la chute de Ceauscescu, suit le fait divers du train bloqué dans un village au beau milieu de la Roumanie. Les thèmes du double, des lignes parallèles et du conflit envahissent tout le film : entre la capitale Bucarest soumise à le pression de l’Otan et le village, entre ses habitants et le convoi américain, entre le jeune soldat (Jamie Elman) et la fille du chef de gare ,entre Doariu (chef de gare) et sa fille (Maria Dinulescu), entre 44 et 99 (les bombardements de la Serbie rappellent au chef de gare ceux des alliés en 44 )…

Comment ne pas penser à Underground de Kusturica ? Chaque trait est grossi, chaque détail prend une ampleur démesurée, ajouté à cela une ironie sous-jacente de plus en plus cynique, et le film se termine en une apothéose métaphorique extraordinaire : quand la masse roumaine manipulée par un discours christiano-réactionnaire américain s’entretue, les américains repartent bombarder la Serbie sous les feux d’artifice. Vous avez dit clichés ? Non, car Cristian Nemescu joue de ces préjugés anti-américains, les amplifie à l’extrême, ils ne peuvent pas être assimilés à une vérité ou à discours prédéfini, mais renforcent le contraste entre les deux nationalités et l’ironie d’un film qui fait semblant de dissimuler ainsi la gravité de son contexte.

Le titre fait référence à deux scènes spectaculaires. Le film s’ouvre sur un bombardement en 44, le jeune futur chef de gare y échappe miraculeusement à l’explosion d’un obus qu’un gros plan précise « made in California ». Au milieu du film, la fête du village est l’occasion d’une séquence mémorable, d’une rencontre improbable entre l’occident et l’orient, où chaque marine choisit sa dulcinée roumaine, avec en fond la chanson de the Mamas and the Papas du même titre que le film.
Cliché pour certains, ce film touchant, poignant et lunatique, est maîtrisé de bout en bout. La « nouvelle vague roumaine » devra malheureusement se passer d’un de ses réalisateurs les plus prometteurs déjà reconnu.