Morse (Un film de Tomas Alfredson)
Sang neuf
Par Julien Dumeige, le 19 février 2009 2009
Attendu au tournant pour cause de frénésie festivalière, le premier long-métrage du suédois Tomas Alfredson apporte une réelle fraîcheur à un genre auquel il n’appartient pourtant pas vraiment, le film de vampire. Probablement la plus grande surprise de ce début d’année.

Affublé d’un titre peu engageant par une distribution française maladroite, Morse (Låt den rätte komma in en v.o., qu’on peut traduire par "laisse entrer le juste") est un film réellement marginal dans sa démarche comme dans son statut générique, à la frontière du fantastique et du cinéma d’auteur. L’histoire prend place dans un univers peu exploité à l’écran, et pour cause, la banlieue de Stockholm des années 80 ne relève pas d’un exotisme des plus vendeurs. Oskar est un jeune garçon de 12 ans, fils unique et solitaire qui est brutalisé quotidiennement par une bande d’enfants du même âge. Alors qu’il simule contre un arbre une vengeance qu’il est incapable de mettre en oeuvre, Eli, sa jeune et étrange voisine, se présente à lui. « Je ne peux pas être ton ami » lui lance t-elle. Oskar, intrigué, va découvrir qu’Eli est en fait un vampire d’un âge incertain.

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Complexe, hypnotique, Morse impose une ambiance à la fois anxiogène et délicate où chaque protagoniste peine à trouver sa place. Oskar est un être isolé socialement, mis à l’écart par ses camarades et élevé par des parents divorcés et usés par la vie, comme d’ailleurs tous les adultes du film. Morse réunit ainsi deux personnages rejetés et blessés au sein d’une romance touchante où chacun recherche un apaisement à son propre statut.

Toute la finesse du film réside ainsi dans l’identification du spectateur aux deux jeunes personnages qui fonctionne pleinement grâce à une retenue de mise en scène et un voile mystérieux qui imprègne tout le film. Adapté d’un roman de John Ajvide Lindqvist, bien plus explicite quand à la nature de chaque protagoniste, Morse laisse le spectateur à sa propre imagination sans pour autant rendre la narration incohérente, soutenue par une réalisation sensorielle qui morcelle les corps sans jamais perdre de vue la nature même des personnages. Celui du protecteur d’Eli, vieil homme à la fois prédateur et profondément humain, qui a sacrifié sa vie pour apaiser la soif de la jeune fille, est une des figures les plus touchantes du film malgré une identité plus que mystérieuse laissée à la merci de l’imaginaire du spectateur.

L’interprétation sans faille des deux jeunes acteurs est réellement époustouflante, notamment celle de Lina Leandersson, incarnant Eli, qui devient instantanément une des créatures cinématographiques les plus fascinantes de ces dernières années. Difficile en effet de rendre crédible un personnage aussi complexe qui fonctionne comme le véritable moteur du film. Eli est un être maudit qui peine à conjuguer son humanité latente et sa nature même de vampire, problématique qui va être renforcée avec la rencontre d’Oskar. La relation platonique liant les deux enfants est traitée avec une justesse et une sincérité étonnante qui ne tombe jamais dans le ridicule ou dans le trop plein de bons sentiments. L’utilisation ingénieuse du morse, comme moyen de communication premier à travers la cloison séparant les personnages, illustre à ce titre à la fois leur solitude respective et l’intimité salvatrice de leur relation, enfermée dans un langage codé à l’abri des adultes et du spectateur.

Tomas Alfredson réalise ainsi un film fantastique crépusculaire tout en s’affranchissant du film de genre, sans jamais cependant mépriser ce dernier. Morse n’est donc pas un film d’horreur, mais un film d’auteur qui prend le temps de poser une ambiance, un décor, à la recherche du cadrage parfait pour coller le mieux à son sujet, tout en régurgitant certains codes vampiriques qui témoignent d’un respect certain à une mythologie séculaire. Les caractéristiques du vampire sont d’ailleurs adroitement intégrées à la dramaturgie comme en témoigne la brillante séquence du repos d’Eli dans la salle de bain, que vient perturber un intrus.

Une des forces du métrage tient donc dans le renouvellement et l’enrichissement de cette mythologie transposée dans un univers nordique glacial et mystérieux. Alfredson économise ses effets et nous gratifie de quelques scènes d’une violence rare, toujours justifiée émotionnellement et narrativement. Le maquillage d’un visage à moitié dissous par l’acide est à ce titre l’un des plus impressionnants qu’on ait vu depuis longtemps, renvoyant celui du Pile ou Face de The Dark Night aux oubliettes. Quant au climax final, illustrant une violence démesurée avec une simplicité déconcertante, il achève d’élever le film à un statut proche du rêve dans sa capacité à transcender une réalité parfois inacceptable.

Alfredson n’échappe pourtant pas à certains défauts inhérents à toute première œuvre, notamment à travers une intrigue secondaire peu pertinente et visuellement discutable (la scène des chats en image de synthèse) et une musique jolie mais relativement impersonnelle. Ces quelques imperfections ne viennent cependant jamais amoindrir le propos du film qui quand vient le générique de fin, laisse le spectateur dans un état émotionnel paroxystique rarement atteint. Morse est un film unique qui peinera sans doute à trouver son public en salle mais qui récompensera grandement tous ceux qui s’y aventureront.

Images : © Chrysalis Films






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  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

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