Dans une grande ville mexicaine, de riches familles se sont enfermées dans une banlieue ultra-sécurisée, derrière un mur qui les sépare des bidonvilles. Un soir de tempête, trois ados défavorisés attendent que la nuit passe dans un bus. L’orage fait s’effondrer un immense panneau publicitaire qui ouvre une brèche dans la forteresse dorée qu’est cette ville-dans-la-ville, où règnent caméras de surveillance et milice armée. La tentation est trop forte pour ces jeunes, qui ne résistent pas à l’envie d’aller cambrioler une maison pour s’assurer des jours meilleurs. Deux d’entre eux sont abbatus par la milice de La Zona qui les surprend en flagrant délit. Le troisième luron, Miguel, doit se cacher et se retrouve la cible d’une chasse à l’homme tout en étant pris au piège d’une forteresse dont il ne peut trouver aucune issue.Le premier film de Rodrigo Pla est un témoignage alarmant sur l’état du monde en ce début de siècle. Et celui-ci va mal. Ce qui, il y a quelques décennies, passerait pour un scénario de science-fiction, est aujourd’hui bel et bien une réalité : un peu partout dans le monde, on construit aux périphéries de certaines villes des ghettos pour riches, des îlots de sécurité et de bienveillance où l’on apprend à avoir peur de l’autre, de celui qui habite en dehors. Déjà Le Village reprennait cette thématique, et quelques répliques et idées de La Zona renvoient directement au formidable film de Shyamalan. Une scène en particulier dresse un pont entre les deux oeuvres. Daniel (leader de la communauté) explique à son fils Alejandro qu’il a créé La Zona à la suite de l’assassinat brutal de son frère, et au manque d’agissements de la police et de la justice mexicaine qui l’ont abandonné dans cette épreuve. Comment ne pas nous rappeler l’émouvante scène du Village où John Walker raconte à sa fille Ivy le meurtre de son père, acte fondateur de son rejet de la société moderne.

Mais ce serait sous-estimer Rodrigo Pla que d’analyser son travail uniquement en comparaison avec celui de Shyamalan dans Le Village. La Zona possède de belles idées qui lui confèrent une atmosphère unique et un ton d’une extrême violence. En oubliant de situer son action dans une ville et une année précises, Pla dénonce un phénomène universel, une maladie de notre époque. Sa peinture des leaders de la communauté est affligeante. Ces personnages ne font plus confiance en l’humain et incarnent un visage déplorable de l’Homme, qui bien que poussé à l’extrême du coté du mépris et de la haine, résonne cruellement dans les images d’actualité que l’on peut voir tous les jours. La Zona nous renvoie en pleine face l’intolérance et le sectarisme qui aujourd’hui sont parties inhérentes de nos sociétés, et qui dans le film prennent la place de personnages à part entière.
Les personnages justement, sont la plus grande réussite du film. L’éventail de profils différents apporte une ambiguité au propos de Rodrigo Pla, qui évite tout effet manichéen en prenant bien soin de multiplier les points de vue sur les événements qui perturbent La Zona. En marge de la chasse à l’homme intra-muros, un policier qui résiste à la corruption mène l’enquête sur les meurtres de la milice, et espère bien mettre un terme à l’impunité qui protège la communauté qui nargue les habitants des bidonvilles de derrière son mur. Le piège aurait été de faire s’opposer les riches aux pauvres. Si dans un premier temps la police semble vouloir prendre la défense des premiers, l’argent aura finalement raison de l’enquête, et les riches auront encore une fois pris le dessus aux dépents des justes combats. Le fugitif sera lynché en public après avoir été abandonné par la police.

Alejandro est le personnage le plus fort du film. Suivant le modèle de son père, il veut la mort de celui qui n’est pas à sa place dans La Zona, et organise avec ses amis une chasse armée sur le terrain de golf de la « résidence ». Ces ados prennent l’histoire comme un jeu. Mais confronté à Miguel qui s’est réfugié dans son sous-sol, Alejandro subit un choc psychologique. En face de lui se trouve un ado comme lui, et très vite lui passe l’idée de le dénoncer. Cet ado apporte une caution humaine au film, ce qui l’empêche de tomber dans la critique bête et aveugle de notre monde. Plus il se rapproche de Miguel, plus il s’éloigne d’un père qui s’entête à vouloir protéger les siens avec d’horribles mesures. La fin du film voit Alejandro emporter le corps de Miguel à l’extérieur de La Zona, pour l’enterrer dans un petit cimetière. Détail terrible, il donnera à son tour de l’argent à un vieil homme pour effectuer la pénible tâche de l’enterrement. Le magnifique dernier plan nous montre le « héros » apprendre à vivre. Sur un trottoir de la ville, loin des allées propres de son environnement habituel, Alejandro s’est arrêté pour manger un bout dans la pénombre d’un stand comme il en existe des centaines dans ces endroits là. Derrière lui sur la route, la grosse BMW de ses parents est en stationnement. La fin ouverte du film ne nous dit pas s’il reviendra vers sa famille, ou si au contraire il débutera une nouvelle vie, moins sécurisée mais plus humaine.

Pour un premier film, La Zona évite de nombreuses maladresses qui souvent polluent de bonnes intentions les premiers travaux des jeunes cinéastes. Ni décorative, ni signifiante, la mise en scène de Rodrigo Pla capte l’intensité du drame tandis que les comédiens, tous bons, font passer les émotions avec une facilité déconcertante, dans des registres différents. Signe ultime du talent évident de Pla à dénoncer le monde d’aujourd’hui : la scène qui fait basculer le film. Les trois ados des bidonvilles franchissent en effet le mur qui les sépare de La Zona en escaladant un panneau publicitaire (symbole de l’argent, du pouvoir) qui s’est effondré avec la tempête. C’est en quelque sorte le système qui se retourne contre lui-même, comme si la voix capitaliste et sécuritaire qu’il prennait aujourd’hui menait le monde à sa perte. Grâce à un premier film intéressant et militant, Rodrigo Pla est désormais un cinéaste qu’on va suivre avec attention.