Juan, ado mexicain perdu dans une petit ville, emboutit la voiture familiale dans un poteau électrique au bord d’une route déserte. Il mettra la journée, avec l’aide d’un vieux mécano, d’une jeune mère (Lucia) et d’un garagiste passionné d’arts martiaux ( David), pour réparer le véhicule, et retourner chez lui affronter le deuil qui accable son petit frère Joaquim et sa mère suite à la récente mort de son père.Osons dire du mal d’un film encensé partout ailleurs. Osons dénoncer la politesse critique qui accompagne généralement bon nombre de sorties indépendantes en provenance de cinématographies tiers-mondistes, et qui récoltent partout dans le monde prix et honneurs dans les festivals. Lake Tahoe comme beaucoup d’autres, n’offre au spectateur rien d’autre que de suivre les aventures d’un anti-héros mêlé à une intrigue très personnelle (le deuil) et anecdotique (la voiture cassée), le tout en faisant graviter autour de ce personnage des seconds rôles atypiques proches de la caricature. On a vu pire, comme postulat de départ. Après tout, ce genre de petit film est aussi monnaie courante aux Etats-Unis. D’ailleurs, le nouveau film de Fernando Eimbcke est parrainé par le Sundance Film Institute, signe que les indépendants du monde entier ont su trouver un terrain d’entente autour de prototypes d’histoires simples toujours voulues attachantes. Dans Lake Tahoe comme dans Eldorado du belge Bouli Lanners, le même rêve américain est d’ailleurs pourchassé. Au Mexique, cela prend la forme d’un autocollant qui donne son nom au film, celui envoyé par une tante de Juan et Joaquim depuis le lac américain Tahoe, et qui symbolise, après le cauchemar traversé suite à la mort de leur père, une sorte d’idéal pour ces enfants, un Eldorado en somme.

Le problème ici ne vient pas tant d’un script convenu qui part d’une situation trop banale pour se resserrer vers le drame personnel d’un ado qui doit apprendre à vivre sans son père. Non, le problème vient du filmage de Eimbcke, et du montage qui l’accompagne. Quasi muettes, les premières minutes annoncent ce qui fera la norme formelle du film par la suite, à savoir de longs plans fixes et des noirs, tout aussi interminables, qui viennent casser encore un peu plus un rythme déjà très peu soutenu. On comprend mal, dans un premier temps, les intentions du cinéaste. Si l’effet de distanciation est clairement recherché, il est aussi doublé d’une tentative de burlesque quand les événements importants (le crash de la voiture, le chien qui saute sur Juan) sont uniquement suggérés par le son, et donc par ces fameux panneaux obscurs.
Plus le métrage avance, plus la fréquence de ces interruptions s’accentue. Cela va de paire avec ce qui se passe à l’écran. Le deuil de cette famille est quelque chose d’insupportable à ses membres. Comme par pudeur et retenue, Eimbcke décide alors de nous tenir à distance de cette tragédie et des personnes qui la vivent. Alors pourquoi nous convier à ce spectacle ? A l’exception d’une petite dizaine de plans, tout le film est tourné en plans-fixes, à l’intérieur desquels les personnages sont soient statiques, soient en mouvement pour traverser le cadre dans son intégralité. Clairement, on nous conforte, nous les spectateurs, dans notre position de voyeur ne pouvant quitter notre fauteuil. Qu’Eimbcke ironise en nous montrant alors une histoire tragique à laquelle on ne peut vraiment accéder, parce que le malheur qui frappe les personnages n’est pas le notre, il y a là une belle idée de cinéma. Mais que le cinéaste nous tienne si éloignés de ce qu’il feint de raconter, à l’aide de plans interminables et de panneaux frustrants, cela a plus à voir avec de l’hypocrisie et, n’ayons pas peur des mots, du mauvais goût. Ces effets de distanciation portent très bien leurs fruits, vu que l’on a à loisir dans le film, l’occasion de décrocher et de ne pas se sentir concerné du tout par le destin de ces protagonistes à peine attachants. On regrette également que le découpage du scénario ne fasse qu’enchaîner des scènes courtes, ne laissant aucune chance aux personnages, surtout les secondaires, haut en couleurs (on pense surtout à Lucia et David) de charmer le spectateur.

Il peut paraître cruel de juger ainsi un film qui aborde un sujet si difficile. Mais prendre des pincettes pour traiter d’une histoire aussi casse-gueule revient finalement à ne pas la traiter, et à frustrer constamment son audience. Récemment, et avec peu de réussite également, James C. Strouse et son Grace is Gone se fourvoyaient aussi à peindre une famille endeuillée. Dans Lake Tahoe, si l’on peut louer les qualités de cinéaste naissant de Fernando Eimbcke à travers une utilisation parfaite du scope et des cadrages aussi beaux qu’ils sont souvent symétriques, on ne peut aussi que constater l’échec de sa démarche. Le cinéma indépendant (qu’il soit des Amériques, d’Europe ou d’ailleurs) s’enlise aujourd’hui de plus en plus dans des codes scénaristiques (très peu de personnages, des histoires simples qui se détournent de leur enjeu principal) et esthétiques (cinéma direct, plans fixes, absences d’artifices) qui n’ont pas d’autre effet que d’accoucher d’un non-cinéma, et de films qui se voudraient si touchants, que la cruauté dans tout ça, est que le désintérêt que l’on porte pour eux au final, est proportionnel à la somme des talents gâchés sous nos yeux, c’est-à-dire énorme.