La sortie de Martyrs est un événement. Initialement prévue pour le début de l’été, elle fut tout simplement annulée suite à la scandaleuse décision de la Censure d’interdire le film aux moins de 18 ans. Tollé du coté de la critique et des artisans du "genre" en France. La Ministre de la Culture intervient, et l’interdiction est justement révisée aux moins de 16 ans. Le second long métrage de Pascal Laugier peut enfin être distribué (un peu plus de soixante copies en première semaine), précédé d’une sulfureuse réputation.Tout commence dans les années 70. La jeune adolescente Lucie s’échappe d’un hangar où elle était séquestrée et torturée depuis trop longtemps. Placée dans un institut spécialisé, elle rencontre Anna avec qui elle se liera d’amitié, sans pour autant aller jusqu’à lui confier ce par quoi elle est passée, plus tôt dans sa vie. L’ado traumatisée s’enferme dans un mutisme inquiétant, et est en proie à d’intenses et violents cauchemars.

Quinze ans plus tard, un dimanche matin, une famille ordinaire prend son petit déjeuner. On frappe à la porte. C’est Lucie (Mylène Jampanoï), armée d’un fusil de chasse, qui est venue régler ses comptes, sure d’avoir retrouvée ses bourreaux. La jeune femme porte toujours sur son visage et son corps, les cicatrices du passé. Le désir de vengeance qui l’anime n’a pas résisté à l’aide de la toujours fidèle Anna (Morjana Alaoui), qui l’attend plus loin, sur un parking, et qui ne se doute pas que son amie déverse au même moment sa colère dans le sang. Quand elle la rejoint pour constater les dégâts, l’enfer ne fait alors que commencer pour elles.
Cet enfer, Pascal Laugier l’organise avec brio. L’histoire qu’il nous raconte est efficace à plus d’un titre. Si elle permet dans un premier temps au film de tenir la route sur la distance (exception faite du dénouement, faible et frustrant) à travers un enchaînement de séquences qui sont autant d’histoires indépendantes (autant d’idées de court-métrage par ailleurs) mises les unes après les autres, elle est aussi porteuse d’un sous-texte idéologique provocateur. Quand Mademoiselle (Catherine Bégin), le personnage énigmatique en charge de choisir les victimes des expériences de sa secte, disserte sur le monde d’aujourd’hui, c’est pour regretter l’absence de martyrs. L’Homme aujourd’hui ne veut plus souffrir. S’il à l’occasion de mettre un terme à ses souffrances, il le fera, sans même attendre le jugement dernier.
Joli contraste entre ce postulat idéologique, et la position du spectateur de Martyrs, contraint de subir l’éprouvant parcours des héroïnes. Plongé dans le noir comme les victimes du film, le spectateur n’a pas d’autre choix que de regarder, entendre, en un mot souffrir. S’enfuir, quitter la salle serait trop facile. Il faut se laisser aller, à l’image d’Anna qui l’a bien compris, et qui ne répond plus aux violences que lui infligent ses bourreaux. Il serait pourtant injuste de résumer le film à ce simple rapprochement entre le statut des personnages et celui du public. Cette hypothèse ne pointant le bout de son nez que dans le long huis-clos final.

Martyrs propose en fait bien plus qu’une remise en cause théorique de l’importance du cinéma d’horreur – ou de terreur - comme commentaire d’une époque. Dans ce domaine, il ne rivalise pas avec Stanley Kubrick période Orange Mécanique, ou avec ses contemporains Michael Haneke ou Thomas Clay. Le second long-métrage de Pascal Laugier est avant tout une belle leçon du genre horrifique, et par conséquent, le meilleur film d’horreur français de l’histoire (la concurrence il est vrai, n’existe pas). On l’a dit, le scénario est remarquable, jamais ennuyeux. Les rebondissements sont cohérents et crédibles, un personnage disparaît pour laisser la place à un autre. Si l’on émet de nouveau des réserves quant au final et l’implication d’une secte dans cet enfer, ce n’est que pour mieux d’un autre coté, applaudir l’ambition d’une telle œuvre, puissante et émouvante, qui n’a pas peur de choquer.
Martyrs se dote aussi d’un bagage formel sans faute. La mise en scène du cinéaste, bien aidée par une photo au poil, et les parfaits maquillages de Benoît Lestang, nous fait ressentir la tension permanente qui émane de cette maison aux décors glacials, lieu quasi-unique du métrage. Quant aux séquences qui ont tant fait parler d’elles, si elles frôlent il est vrai l’insoutenable à de nombreuses reprises (le dévissage du casque crânien, la vision effrayante du corps sans peau d’Anna, ou tout simplement l’exécution sommaire de la famille dans la première bobine), elles trouvent parfaitement leur place dans le projet de Laugier, volontaire et cohérent, sûr de sa force et de son potentiel dérangeant.

Car si Martyrs a de quoi en repousser plus d’un dans son accumulation de violences physiques parfois insoutenables, c’est bien ce que recherche le réalisateur de Saint Ange : J’aimerai qu’il (le spectateur, Ndrl) soit ému... Je ne suis pas fou, je sais que certains ne pourront passer outre le niveau de violence, qu’ils refuseront d’aller là où le film cherche à les amener... C’est comme ça, je n’y peux rien, ça fait partie du projet. Je m’attends évidemment à des réactions extrêmes, parfois aussi violentes à mon égard que le film l’est à l’égard du public. Peut-être bien que c’est un film malade. Une maladie parvenue à son stade terminal... Une partie de l’audience m’en voudra peut-être... Je trouve cette perspective très intéressante. Le pari du cinéaste est gagné. Non seulement son film repousse certaines limites, mais il le fait avec goût et talent, dans la pure tradition du genre, c’est-à-dire sans se soucier du "qu’en dira t-on". Pour l’anecdote, Martyrs est dédié à Dario Argento, le maître de l’horreur aujourd’hui surclassé par ses élèves, dont Pascal Laugier est dorénavant l’un des plus prestigieux représentants.
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