Depuis quelques années, le Maestro avait perdu de sa superbe – en 2007, l’intelligent Homme sans âge n’avait pas réussi à marquer les esprits. Mais Francis Ford Coppola revient avec un chef d’œuvre, Tetro, où un lourd secret familial, illustré par un troublant réalisme poétique, prend une douloureuse teinte autobiographique.À presque 18 ans, le jeune américain Bennie débarque à Buenos Aires avec un seul but : retrouver son frère aîné, qui l’a abandonné une dizaine d’années plus tôt, et mettre enfin au jour les noirs mystères qui encerclent sa famille, les Tetrocini. Il découvre alors un homme froid, distant, au bord de la folie et qui ne souhaite que son départ. Un écrivain raté, que tout le monde appelle par son nom de famille, Tetro… Mais que lui cache donc ce frère blessé par la vie (interprété par un excellent et effrayant Vincent Gallo), à bout de nerfs, craquant à chaque question que Bennie ose poser ?

Le scénario, habilement tissé, alterne entre tensions dramatiques et relâchements comiques. Coppola y reprend des théories psychologiques en vogue (lire à ce sujet Secrets de famille de Serge Tisseron) : selon ces dernières, il nous faudrait savoir d’où nous venons et lever le voile sur ce que nous ont transmis parents et aïeux, pour enfin être libérés. Si un aspect de l’histoire est caché, considéré comme honteux, il hante consciemment et inconsciemment chaque membre de la famille – empêchant leur épanouissement. Les plus jeunes, sans même avoir connaissance des fautes des anciens, pourront chercher à les expier. Ainsi, Bennie hurle : « C’est mon histoire ! C’est ma vie ! », revendiquant son droit à connaître ce qu’on lui a involontairement transmis. Comme son frère, il se blesse dans un accident : les traumatismes physiques soulignent ceux de l’âme.

Coppola n’exorcise t-il pas lui-même ses vieux démons ? Il avoue la présence d’éléments autobiographiques, notamment son admiration pour son frère… Ironie du sort, August Coppola (père de Nicolas Cage) est malheureusement décédé quelques semaines avant la sortie de Tetro. Le film s’intéresse à une relation fraternelle intense - entre rivalité, admiration et transmission. Mais il explore aussi la figure d’un père chef d’orchestre omnipotent (« Il n’y a de la place que pour un génie dans cette famille ! »), qui ne laisse pas de place vitale au fils. Pour être, il lui faut le désacraliser. Un mythe d’Œdipe revisité, modernisé, concentré du côté masculin et occultant la relation mère-fils. En définitive, quelque soit le lien qui unit les membres d’une famille, Tetro en montre la complexité : il se fait à la fois constructeur et destructeur, chaleureux et assassin.
Pour cette histoire riche en contenus émotifs, Coppola a choisi une image en noir et blanc, prenante grâce à une photographie admirable et un subtil réalisme. Seuls des flash-back ou des scènes à valeur onirique sont en couleurs. La poésie s’immisce à chaque instant, dans des plans brillamment composés. Les arts se mêlent, de la littérature au théâtre en passant par la danse, afin d’exprimer l’inexprimable... Une puissante catharsis. Tetro, qui peut désormais trôner parmi les œuvres les plus réussies de Coppola, réveille en nous de vieux mécanismes enfouis, nous secoue et nous déstabilise. Toutes les familles se ressemblent.