Dernier jour du festival Lumière 2010 et le présent raffermit sa clarté tandis que le passé s’en retourne à ses limbes. La plongée d’une semaine dans l’histoire du cinéma, espérons-le, aura convaincu la plupart des festivaliers que le cœur des films contemporains ne peut battre sans une mémoire du cinéma pour l’accompagner. Close sur les images et les sons de Luchino Visconti, avec Senso et Le Guépard, la deuxième édition du festival lyonnais du « film de patrimoine » s’achève avec le goût, sinon d’une réussite, au moins d’une assurance que la manifestation a suffisamment réussi son objectif pour se poursuivre l’an prochain. Gérard Collomb a fait l’aveu qu’un Lumière 2011 verra le jour. De nouveau, dans un an, Lyon et ses spectateurs de cinéma se pencheront sur les « vieux » films pour se remémorer ce qu’est le passé et comment il s’éprouve. Mais déjà les deux derniers films qu’il m’a été donné de voir offrent de fourmillants éléments de réponse.SENSO de Luchino Visconti (Italie, 1961)

Livia, une fastueuse comtesse vénitienne, interprétée par Alida Valli avec une fièvre dramatique du degré d’Anna Magnani, s’éprend d’amour pour un soldat autrichien, colon de la ville et fameux conquérant des cœurs féminins. Lointaine parente, par sa noblesse datée, de la Sissi de Romy Schneider en même temps que légataire de Madame Bovary par son romantisme périssable, elle essuiera tout le long du film frustration et passion avant que, devant l’humiliation de trop, elle se résout à trahir son amant. Senso détient de plus que les nombreuses tragédies romantiques à costume une perspective politique. Elle redouble l’enjeu dramatique qui menace Livia car en même temps qu’elle trompe son compte de mari, elle trahit son peuple en s’amourachant d’un « ennemi ». De plus, le film surpasse ainsi les codes du romantisme pour tendre à la dimension hautement plus importante du politique.
Ce jeu contrarié entre le champ politique et les volontés individuelles constitue une donnée fondamentale des films majeurs de Visconti. Pourtant la pleine singularité de Senso dans l’œuvre du cinéaste tient moins par la force de ce nœud dramatique, recyclé par le romanesque victorien, que par la mise en crise de ce-dernier. Comme Madame Bovary, Livia, amoureuse de l’idée d’un Dom Juan daté plus que de Franz lui-même, se fourvoie dans son rêve de romance avant qu’in fine, la réalité des choses, moins idéale et plus scabreuse, ne lui jaillisse au visage. Visconti reconduit volontairement les codes pompiers de la grande aristocratie pour mieux en écailler le vernis et faire percer à jour l’hypocrisie qui gouverne les rapports bourgeois. Senso, même à l’époque de sa sortie, fut déjà un film du passé, sur le passé et sur la fausseté des idéaux qu’il draine jusqu’au présent. La leçon qu’il y aurait à élaborer du film serait celle-là même que partagea Lumière 2010, comme tous les festivals du monde qui aménagent une place conséquente à l’histoire du cinéma : le passé ne doit pas être abordé comme une idole précieuse mais seulement avec le commun trivial du présent.
LE GUÉPARD de Luchino Visconti (Italie, 1963)

Autre film, d’une plus grande ampleur et d’un regard plus profond sur l’Histoire, Le Guépard de Luchino Visconti, dont on a souvent dit et écrit qu’il portraiturait l’écroulement d’une ère noble, porte surtout une vision vaste d’intelligence sur l’histoire politique. Pendant le festival, Bertrand Tavernier a répété plusieurs fois une de ses phrases fétiches : « le passé n’existe pas, il n’est même pas encore passé. ». Le mot pourrait être du prince Don Fabrizio Salina (Burt Lancaster) qui, devant la révolte populaire menée par le général Garibaldi, se positionne en spectateur. Conscient qu’il faut que tout change pour que rien ne change, Salina est un citoyen de l’Histoire privilégié d’un point de vue culminant sur les évènements. Souvent les critiques assimilent à tort les protagonistes d’un film au cinéaste qui les met en scène ; pourtant difficile ici de ne pas voir en ce noble aristocrate la figure de Visconti. La distance avec laquelle Salina observe les évènements politiques qui bouleversent sa modeste campagne est analogue aux grands ensembles et à la courte focale récurrente qu’utilisent Visconti pour couvrir l’ampleur du territoire.
Le Guépard est un grand film de l’Histoire, au moins aussi introspectif que n’importe quel documentaire analytique. Situé au point d’articulation où bascule le régime de gouvernement italien, le film de Visconti répertorie toutes les étapes qui fondent l’historiographie politique, avec ses lots d’opportunisme et de putsch inachevé. Et Don Salina contemple ce qui se joue, s’échoue, se perd et se substitue à l’état de fait qui fût le sien. A son instar et à celui de Visconti, le spectateur porte un regard d’une nature qui varie en fonction de son penchant naturel. Majoritairement, ce regard sera fait d’un flot de nostalgie. Et pourtant cette nostalgie n’a pas véritablement lieu d’être. Le Guépard prête vraisemblablement davantage à être perçu comme une fête que comme une oraison funèbre. Certes le charmant Don Salina a toute notre affection et sa destitution nous rallie à sa triste cause. Mais le monde qu’il laisse derrière son dos, celui que le cours des choses lui a substitué n’est rien d’autre que celui dont il jouissait avant, fait de la même banalité. Le Guépard, dans son inaltérable classicisme, témoigne qu’il n’existe pas de passé, que le temps n’est fait que d’une répétition des mêmes phénomènes et que, ainsi qu’il est illustré dans le plus beau duo de plans du film, il y aura toujours des larmes et des pots de chambre.