Les notules de ce mois de mars sont consacrées à quatre films intéressants sortis ces dernières semaines :SOUL KITCHEN de Fatih Akin

Après Head-On et De l’autre côté, Fatih Akin délaisse ses fictions dramatiques pour une comédie qui voudrait continuer de porter un regard aiguisé sur la société allemande et ses inégalités. C’est là le premier échec du film, qui passe complètement à côté (et sans doute consciemment) d’un discours critique qui n’aurait pas été boudé par le spectateur. Soul Kitchen raconte l’histoire de Zino, émigré grec et patron d’un restaurant dans la périphérie de Hambourg, dans une friche industrielle. Entouré d’amis, il fait de son bouge un lieu branché qui va très vite attiré les convoitises. Se joue alors une nouvelle fois sous nos yeux l’histoire de David et Goliath, du mec cool et indépendant face aux méchants promoteurs immobiliers, avec le happy-end couru d’avance. Porté par une bande son impeccable qui tire le métrage vers le haut dans ses moments les plus funky, Soul Kitchen manque toutefois d’inspiration quand il veut faire rire, malgré une interprétation générale plutôt bonne. Le film se regarde avec un plaisir certain, sans pour autant laisser de traces indélébiles à l’image de ses deux prédécesseurs.
par Julien Hairault
LE GUERRIER SILENCIEUX de Nicolas Winding Refn

Envers et contre tous, le cinéaste danois Nicolas Winding Refn continue de faire ses films comme bon lui semble, loin de toute classification possible, et de tout courant dominant. Très attendu par ses fans bien avant la sortie l’été dernier de Bronson, Le Guerrier silencieux offre à l’immense acteur Mads Mikkelsen (révélé par la trilogie Pusher de Refn) un rôle à l’image du film tout entier : hors-normes. Remettant à l’ordre du jour le film de vikings ( !), le réalisateur filme les aventures de One-Eye, guerrier muet sanguinaire et esclave de clans qui se le disputent sur les territoires britanniques, avant qu’il ne s’échappe en compagnie d’un enfant qu’il protège, pour traverser les enfers. Barbare et parfois insoutenable quand il s’agit de montrer les combats violents des guerriers, Le Guerrier silencieux évite haut la main de tomber dans le piège d’une contemplation métaphysique. Les longues séquences quasi-muettes qui jalonnent le film n’ont pas d’autre ambition que celle de faire ressentir l’isolement du héros dans son mutisme et son univers. Ce film est clairement une épreuve dont on ne ressort pas indemne. Il confirme surtout que Refn ne cède jamais à la tentation du spectaculaire (le film ne peut pas être plus austère), préférant ainsi se mettre pour de bon à dos des détracteurs qui n’y voient que de l’ennui et de la provocation, quand il n’y a rien d’autre qu’une âme profonde et engagée qui se cache derrière chacun de ses films.
par Julien Hairault
A SINGLE MAN de Tom Ford

1962 à Los Angeles, dix ans avant les changements et la tolérance prônés par Harvey Milk, George vit douloureusement et en silence la perte de son conjoint Jim, décédé dans un accident de voiture. A Single Man est avant tout un film sur le deuil et la dépression. C’est indirectement que Tom Ford, réalisateur, montre une Amérique pré-68 étouffée par des valeurs et le contexte géo-politique (conflit au Vietnam, crise des missiles cubains et menace nucléaire), dont on aperçoit à peine la future remise en cause. L’homophobie est présente (impossibilité pour le héros d’assister à la cérémonie funéraire, voisin méprisant...), mais ne prend jamais le pas sur le désespoir de ce professeur d’université qui vit son dernier jour. D’origine anglaise, George vit aussi avec cette disparition la fin de son rêve américain, sentiment qu’il partage avec son amie Charley, elle aussi très seule. Tom Ford a accentué la mise en scène sur la lumière et les couleurs pour dépeindre les émotions ressentis par le protagoniste tout au long de la journée : noir et blanc pour certains flashs-backs nostalgiques, couleurs froides pour les séquences exposant un quotidien le plus trivial et ennuyant, couleurs chaudes et éclatantes pour les rencontres et les souvenirs agréables. Ce qui fait d’ A Single Man un film aussi sensuel que les relations et les contacts entre le protagoniste et les hommes qu’ils croisent. Dommage que le film soit parfois inégal, et que la fin s’avère insatisfaisante même si elle évite le happy end.
par Morgane Pichot
THE GHOST WRITER de Roman Polanski

Brillamment, Roman Polanski réalise avec The Ghost Writer un thriller politique efficace. Sans faire un énième parallèle avec son histoire personnelle et ses déboires actuels, il est tout de même évident que le film brasse les thèmes qui ont articulé les meilleurs films du cinéaste : la solitude et l’isolement, l’enfermement et la fuite, le mensonge et la manipulation, le conflit et la quête de vérité. Ewan McGregor interprète "le Nègre", il est chargé de rédiger les mémoires de l’ancien premier ministre britannique, à la carrière controversée, Adam Lang. Anonyme, il comprend très vite que sa mission s’annonce périlleuse, qu’on cherche à lui cacher des choses, et qu’il pourrait bien mourir aussi mystérieusement que son prédécesseur. The Ghost Writer s’enfonce alors magistralement grâce à un rythme maitrisé et à l’interprétation subtile de tous les protagonistes, dans le doute, le suspens et l’angoisse. Dans la profondeur de champ, dans l’arrière-plan, se tapie la vérité : la femme qui suit gentiment son mari, le tireur embusqué, les voitures en filature. Et derrière la baie vitrée, le jardinier tente en vain de rassembler les feuilles brasser par le vent incessant qui frappe l’île, à l’image d’un héros qui découvre toujours un peu trop tard les pièces du puzzle...
par Morgane Pichot