Les médias avaient fait courir, à tord, l’idée que Valse avec Bachir ferait parti du palmarès du dernier festival de Cannes. Il est reparti bredouille mais ne mérite pas d’etre deshonoré pour autant. Quelques airs de Persepolis (Marjane Satrapi, 2007) dans ce film retrospectif en animation, sur les souvenirs refoulés de la guerre du Liban, réalisé par un ancien soldat devenu cinéaste : Ari Folman.Chaque guerre (la seconde guerre mondiale, le Vietnam, l’Algérie, la guerre du Golfe, voire le Rwanda) connait sa representation à l’écran en deux temps. D’abord le premier cycle qui témoigne dans l’immediat d’après conflit (voire pendant), puis un seconde série de films qui, dix, vingt ans (ou plus) après s’attardent sur la question du souvenir et la réflexion à posteriori. Il est venu le temps pour le Liban. Après Beaufort de Joseph Cédar, sorti il y a quelques mois, Valse avec Bachir revient sur l’invasion israelienne au Liban dans les années 80. Les deux réalisateurs sont d’anciens militaires israeliens, ils pensaient avoir digéré les horreurs et l’absurdité de la guerre...A la fois témoignage sur le front, reflexion sur la mémoire, et film sur le cinéma ; composé d’images animées et d’archives filmées ; à partir d’un récit en meme temps biographique et fictif, sur fond de démarche documentaire, l’espace des genres et sous-genres n’a sans doute jamais été aussi ouvert ! Sans oublier la dimension autobiographique avec une histoire entre autoportrait et journal. Le pré-filmage des entretiens, en amont de la réalisation, ont été retranscrits en animation dans des scènes de dialogues (loin d’etre les plus habiles), provoquant cette sensation étrange de voir sous le film achevé sa réalisation en train de se faire. Il devient ainsi une sorte de travail psychanalytique d’exorcisation des traumatismes personnels refoulés et des erreurs collectives et historiques.

Malgré une approche personnelle passionnante, le film est inégal dans la majesté. Le discours un peu léger avec une musique parfois tape-à « l’oeil » au départ laisse place à de très belles scènes au cours de l’essentiel du film ; avant que finalement l’équilibre si subtil qui avait été trouvé entre l’esthétique et le sujet s’écroulent dans les dernières minutes. Précédant de peu les images réelles (banalisées par la télévision) qui stoppent malheureusement la puissance évocatrice de l’animation, un travelling avant vient transférer le désarroi des femmes palestiennes hurlant la mort de leurs voisins, maris et enfants, sur le soldat israelien en pleine prise de conscience du massacre en arrière plan. Sensation désagréable d’un film qui dénonce tout en se donnant les raisons d’etre excusé. L’effet n’était sans doute pas désiré, n’empeche que...
Le réalisateur a tout de même, entre autres, le mérite d’aborder un paradoxe tabou dans son pays : pourquoi Israel, né dans une optique de légitimation après la Shoah, reprend les méthodes de ses bourreaux à l’encontre d’un peuple lui même en manque de reconnaissance. Le film et le cinéaste, pourtant soutenus par les administrations nationales, ont été vivement attaqué par certains compatriotes.

Le titre est inspiré d’une des plus belles scènes. Quand un soldat décide, sous le feu incessant des ennemis, de sortir du repli pour se jeter mitraillant en l’air avec son arme, improvisant une danse d’évitement sous les tirs. Instant magique, incroyable, un de ceux que n’a pas pu oublier le cinéaste. Deja la première séquence était impressionnante : des chiens aux machoirs acérés courent agressivement droit devant eux, vers le personnage-cinéaste en plein cauchemar, double statut identitaire mis en relief par le regard caméra des fauves le poursuivant dans son cauchemar. Mais la finesse de la démarche ne revient pas qu’aux moments les plus impressionnants, la scène magnifique dans le verger avec l’enfant au lance roquette, et celle dans l’aeroport dévasté, sont sans doute les plus expressives de l’absurdité du conflit, et ce malgré leurs aspects anodins. Les plans en caméra subjectif ou avec une échelle large sont les plus beaux.
Valse avec Bachir a repris à Persepolis et Beaufort ce qu’ils avaient chacun et en commun de meilleurs : l’animation, la force de la caméra subjective et de quelques scènes, le double statut cinéaste-personnage, finalement le traitement puissant de guerres délicates ! Sans doute un prix n’était pas nécessaire pour que sa qualité soit démontré.