Présenté en compétition au dernier festival de Cannes, My Magic de Eric Khoo, est typiquement le genre de films dont la singularité fait à la fois la force et la faiblesse. Si le final émouvant et poétique emporte définitivement le métrage du côté des films à voir, le parti pris du cinéaste à épurer au maximum son récit à de quoi déstabiliser, malgré tout ce qu’il apporte de promesses quant à la suite de la carrière de Khoo, déjà auteur du remarqué Be With Me.My Magic est un conte qui met en scène Francis (Francis Bosco, fakir et ami du cinéaste), gros alcoolique séparé de sa femme, et d’un fils avec qui il partage pourtant un appartement. L’ébriété quasi permanente dans laquelle se trouve cet homme qui était jadis un fakir reconnu, l’a éloigné de son gosse, dont l’intelligence et le sens de la débrouillardise suffisent à le maintenir en vie. Mais l’argent, s’il est mis en scène avec une fausse naïveté dans une courte scène magnifique dans un centre commercial (où le fils, seul, regarde le bonheur d’une famille modèle, non pas pour son argent, mais pour son statut de famille composée et aimante), devient nécessité à la survie du binôme. Francis prend conscience de son irresponsabilité et décide de remonter sur les planches, de réinvestir sa tenue de fakir, pour mettre de côté de l’argent pour les futures études de son fils.

A partir de là, Eric Khoo nous montre Francis enchaîner les tours devant un public médusé (sentiment partagé par le spectateur du film). Il avale les lames de rasoirs comme il boit son whisky. Il se transperce le corps avec des objets tranchants comme il marche pieds nus sur du verre brisé... La magie opère pour de bon, sans trucage. Mais derrière la beauté des exploits physiques se cache une réalité brute, celle de l’argent, indispensable à l’envie de Francis de renouer contact avec son fils, et indispensable aux ambitions de ce dernier. L’affection la plus simple, les détails d’un quotidien retrouvé (cuisiner ensemble), ne suffisent pas pour faire avancer un conte réaliste dans la tendresse. La simplicité du récit capte l’essence d’une vérité d’aujourd’hui : l’impitoyable impossibilité pour les hommes de mener à bien leur destin dans la pauvreté. Francis en prend conscience et accepte de son patron d’être torturé par ses sbires, pour de substantielles primes, quitte à mettre sa vie en danger pour de bon, dans un énième baroud d’honneur qui prend la forme, finalement, d’un sacrifice.
Ces nouvelles violences infligées à son corps, toujours volontaires, n’ont pour le coup plus rien d’artistiques. Elles prennent surtout l’allure d’un suicide à petit feu pour Francis, abandonnant son alcoolisme chronique pour léguer à son fils une belle liasse de billets, dans un dernier soupir. Le père éteint sa flamme après avoir raconté à son fils la véritable histoire familiale. La mère qu’il croyait partie, est en fait morte, exécutée par le pouvoir Singapourien après avoir trempée dans un trafic de drogues. My Magic ne cesse d’alterner le chaud et le froid, les séquences magiques et oniriques (le magnifique final), et celles plus cruelles, qui nous renvoient la réalité en pleine face. Ce n’est pas pour rien que la caméra flotte dans l’air, signifiant l’impossibilité pour le film de choisir son camp, partagé entre le rêve et le désenchantement.

Le voyage auquel nous convie Eric Khoo charme par la sincérité de ses émotions, et perturbe par son ancrage réaliste d’une cruauté sans nom. Toujours à la limite entre le conte moderne naïf et le misérabilisme social, My Magic s’en sort en restant fidèle à la pureté d’intentions poétiques qui, in fine, et malgré la violence de notre époque, font encore tourner l’esprit et le coeur d’enfants et de metteurs en scène. Comme si se rejouait de nouveau, envers et contre tous, la naissance d’un art primitif, qu’il soit cinématographique ou autre.