Stella (Un film de Sylvie Verheyde)
Stella ou la vie comme elle vient
Par Chloé Pangrazzi, le 1er décembre 2008 2008
Stella marche, l’air hagard, un ballon sous le bras. Elle va rentrer en sixième, premier jour dans cet univers inconnu. Elle est entourée de gens qu’elle ne connaît pas, « du genre protégés » qui se couchent tôt, et qui n’ont pas le droit de regarder la télévision le soir. Stella, elle, vit dans un petit café ouvrier du treizième arrondissement.

Elle se tient là, debout, et observe ce monde familier, ce cocon enfumé et bruyant. Il ya les habitués, son père, un Benjamin Biolay un peu dépassé par les événements, qui fume et boit beaucoup trop ; sa mère, Karole Boucher, qui voit en l’école l’espoir que sa fille ne devienne pas l’esclave des ivrognes et lui préconise de « se tenir a carreau » ; et puis il y a son ami, Guillaume Depardieu, un peu atypique, un rien dandy, qui lui signe ses mots d’école et lui fait réciter ses leçons. Que de bruits, que d’ivresse dans ce petit troquet sans prétention, que Stella décrit et raconte avec lucidité et résignation. Elle y traine tard , et se faufile discrètement entre la table de jeu et le juke-box qui crache des vieux tubes des années soixante dix. Livrer à elle-même, elle craint l’heure d’aller se coucher, l’heure où ce monde familier et rassurant se transformera soudainement en sons stridents et lointains qui l’empêcheront de dormir. Stella ne fait pas ses devoirs, Stella est inculte, Stella n’aime pas l’école et ne s’y fait aucun ami. Elle vagabonde entre un univers huppé qui ne lui ressemble pas et son refuge où elle est incollable en tous points, les règles de la belote et du billard, les paroles des chansons de variété…

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Et puis elle rencontre Gladys, fille d’une famille intellectuelle, qui lui fait découvrir Cocteau, Balzac, Duras. Gladys est le personnage charnière, celle qui fait le lien entre les deux univers et qui apprend à Stella les choses qu’elle ne connaît pas. Tout cela pourrait ressembler à une peinture, assez navrante et barbante, de la confrontation de deux mondes socialement opposés, mais ce serait sans compter sur le talent de Sylvie Verheyde, qui dans ce film ouvertement autobiographique, dépeint avec brio deux univers opposés mais pas incompatibles, et ce qui donne a ce film toute sa force dramatique. Gladys et Stella parlent plus de leurs conquêtes amoureuses que de leurs émotions littéraires. Et c’est Stella, en grande autodidacte, qui achète son premier livre. La désillusion survient, la peur aussi, Stella n’est dupe de rien. Elle prend conscience que ce refuge l’enferme, et la destine à un avenir tout tracé. Elle voit sa mère pleurer, puis commettre un adultère, elle voit son père triste et de moins en moins sobre. Vient le temps des vacances, et des retrouvailles avec son amie du Nord. C’est une partie du film à couper le souffle, magnifique peinture du nord industriel et triste, loin de tous clichés. Les deux petites filles jouent dans des fossés. Une amitié sans prétention, sans déclaration mais pas sans réflexion. Stella se voit questionner sur son nouvel établissement scolaire « pour riches », mais elle se montre toujours telle qu’elle est, un naturel doux, sensible et farouche. A son retour, tout est plus morne. Les pleurs font leur première apparition, après la lecture du Barrage contre le pacifique, la promesse d’un ailleurs qui la conforte dans son idée que les choses doivent changer. Elle arrache, elle frappe, pointe un fusil sur l’amant de sa mère... Elle voudrait guérir, ne plus subir la tristesse des autres, être invitée chez les riches et tomber amoureuse.

Ce film parle de la vie, de la tristesse des gens, du passage d’un monde à un autre, ou tout simplement de la désillusion d’une adulte en devenir. Mais pas de mièvrerie, une justesse dans le ton qui nous conforte dans l’idée que Sylvie Verheyde est une réalisatrice de talent. Elle fait preuve d’une grande maîtrise dans la description de ce monde d’ivresse et de chansons, attrayant à première vue, mais tellement grossier et terne. La voix off de Stella nous accompagne durant tout ce voyage, avec une sensibilité discrète. Les passages de grande souffrance ne sont pas contés par la petite fille, mais on les comprend en filigrane. Tout reste en surface et pourtant la retranscription des émotions est forte. Et sous des airs de légèreté enfantine, elle réussit a dépeindre avec beaucoup de sensibilité la profondeur des problématiques de Stella. Menée par des acteurs épatants, Stella est une véritable peinture de la vie comme elle est , sans artifices.

Images : © Diaphana Films






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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- Séances, la cinéphilie à Paris
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