Depuis ses origines, le cinéma a toujours fait bon ménage avec l’onirisme. De Mélies à Tarkovski en passant par de nombreux cinéastes expérimentaux, beaucoup ont profiter de cette thématique libre de toutes contraintes narratives pour s’aventurer sur un terrain plus formel et ainsi jouir des possibilités techniques de leur époque. Sans mettre Michel Gondry sur un même niveau que les auteurs précédemment cités, on ne peut remettre en cause l’implication de ce thème dans la carrière de ce vidéaste français. Connu et reconnu pour la qualité de ses clips musicaux pour The White Stripes, Björk ou les Rolling Stones, le jeune réalisateur de 33 ans a bâtit sa réputation sur une solide et remarquable utilisation de l’outil numérique (multiplication des mêmes corps dans le champ, incrustation de cadres dans le cadre...), ainsi que sur quelques créations plus artisanales, à l’imagination débordante (le clip en légos « Fell in love with a girl » des White Stripes).Eternal sunshine of the spotless mind, le précédant film de Gondry, tournait déjà autour de la question du rêve et de l’inconscient (Jim Carrey voulant effacer de sa mémoire le souvenir de son ex). A Hollywood, Gondry était entouré de Charlie Kaufman, génial scénariste, et d’un budget lui permettant de mettre en scène ses plus folles idées. Après plusieurs années passées dans son pays d’adoption, le réalisateur de Human nature revient en France pour un projet plus personnel tant sur le fond que sur la forme. Un retour au source motivé par un scénario écrit sans Kaufman, et dont Gondry ne cache pas la très grande part autobiographique. Lui et Stéphane (Gael Garcia Bernal) partagent de nombreux points communs : histoire d’amour ratée avec une voisine de pallier (Stéphanie, Charlotte Gainsbourg dans le film), petit boulot ingrat dans une fabrique de calendrier mural, amitié fébrile avec un collègue un peu fou (le personnage d’Alain Chabat).

La pauvreté du film tient dans ce scénario trop personnel où Gondry ne s’intéresse qu’à la mise en scène de ses souvenirs, brodant autour de ces derniers une petite romance niaise et paresseuse entre Stéphane et Stéphanie. Une intrigue amoureuse si peu convaincante qu’elle en devient même parfois confuse, quand par exemple, le jeune homme décide de ne pas rejoindre sa belle au café où ils avaient rendez-vous. Un rebondissement qui à défaut de témoigner de la complexité de la relation entre les personnages, renforce encore un peu plus la médiocrité d’un script qui par ce genre de scène, ne cherche qu’à prolonger le plus possible le temps de la projection.

Car ce qui intéresse vraiment Gondry dans ce projet, c’est bel et bien la mise en scène des rêves de son personnage principal, et l’utilisation d’effets spéciaux bricolés avec quelques bouts de ficelle et beaucoup d’imagination. Dans sa première demi-heure, La science des rêves amuse au regard de l’originalité avec laquelle elle traite de la problématique rêve/rêveur. On découvre ainsi le laboratoire à rêves de Stéphane, situé dans son inconscient et qui se présente sous la forme d’un petit studio d’émissions de télévision. Sur un mode « bricolons ensemble avec le spectateur », La science des rêves dévoile un ton enfantin et léger qui lui assure un capital sympathie (la connivence entre public réel et public diégétique imaginé) en même temps qu’une certaine limite qui serait aussi son principal défaut : un moteur qui tourne à vide en l’absence d’une histoire solide, et une ambition bornée à ne pas dépasser ce cadre adolescent et nostalgique.
Ce vide scénaristique d’ordinaire si peu important sur le format court qu’est le clip musical, est logiquement la source de notre ennui à partir du deuxième tiers du film. Reste que la question de la durée n’est pas le seul problème que pose la transposition d’une esthétique de clip vidéo vers un format plus long. Pratiquée comme elle l’est par Gondry, la vidéo musicale est plus un champ d’expérimentations formelles qu’un nid à histoires courtes complexes. Dans Eternal Sunshine of the spotless mind, le recours perpétuel aux effets spéciaux était motivé par le scénario de Kaufman qui utilisait pleinement la confusion des personnages. Personnelle et moins ambitieuse, l’intrigue concoctée par Gondry pour La science des rêves ne nécessite pas le recours au numérique. La mise en scène des séquences oniriques repose sur du bricolage artisanal qui continue de dévoiler l’étonnante originalité de l’univers de Gondry (les acteurs nagent devant un décor de ville pour donner l’impression qu’ils volent). Mais cette volonté de faire simple, si elle trouve son sens dans l’idée d’un film estampillé « retour en enfance », n’offre que trop peu de surprises pour nous combler réellement.

La science des rêves amène enfin un dernier constat : celui d’un cinéma français incapable de porter les projets de ses auteurs les plus créatifs vers les sommets. Si une grande partie de la qualité très moyenne du résultat final incombe au scénario personnel de Gondry, on peut aussi regretter l’absence d’un couple de comédiens capable de porter le projet comme Jim Carrey et Kate Winslet l’avaient fait pour Eternal Sunshine of the spotless mind. Gael Garcia Bernal et Charlotte Gainsbourg appliquent les consignes à la lettre, et sans grands numéros ni fausses notes, ils finissent de faire de La science des rêves un film qui ne comblera que son auteur nostalgique, laissant aux spectateurs le soin de se rabattre sur un premier tiers singulier, et sur la prestation haute en couleurs d’Alain Chabat. Le reste se consomme dans un plaisir immédiat qui ne laissera pas de trace dans nos mémoires, et encore moins dans nos rêves.