Deux ans après son premier volet, Match Point, la trilogie londonienne de Woody Allen prend fin cette semaine avec Le Rêve de Cassandre, drame sur fond de meurtre, de fraternité et de mythologie.C’est avec Match Point, en 2005, que Woody Allen avait ouvert sa trilogie londonienne, d’une manière stupéfiante. Cette satire dépravée de la haute société anglaise avait fait rire, grincer des dents, ou bien même les deux. En 2006, il propose Scoop, toujours aussi noir, peut être un cran en dessous, mais enivrant par son humour glacial et son burlesque. Arrive enfin Le rêve de Cassandre, drame dans la lignée directe des tragédies grecques et de la littérature russe que son auteur aime tant.

Dans la mythologie grecque, Cassandre, fille de Priam et d’Hécube, reçut d’ Apollon le don de prophétie. Mais par le suite, l’ayant repoussé, Apollon la condamna à ne jamais être crue. Dès lors elle passera pour folle alors que ses prédictions s’annoncèrent toujours justes (notamment concernant la guerre de Troie). Avant d’être finalement violée puis assassinée, on lui adjugera le tort de répandre le malheur. Le rêve de Cassandre, titre à double tranchant donc. Nom donné au bateau acheté par les frères Blaine (Mc Gregor/Farrell), et retour à la tragédie pour Woody Allen. Dès les premiers instants du film, on comprend que le malheur va frapper les Blaine, qu’ils ne seront pas épargnés. Le bateau, c’est le fantasme d’une condition meilleure, de ce qu’ils appellent une "plus belle vie", qui par ailleurs semble leur être est due. L’un est garagiste, l’autre aide le père au restaurant en rêvant d’investissements. Et les deux sont persuadé d’une chose, universelle : le salut viendra par la fortune. Terry pourra ainsi rembourser ses dettes de jeu, et Ian s’éloigner définitivement du joug paternel. Ian se veut bien plus vorace, il est le "cerveau" familial et détient donc un avantage psychologique non négligable sur son frère. Quand ce dernier rêve d’ouvrir une boutique de sport, Ian, lui, projette d’investir dans des hôtels californiens. Cette différence de statut entre les deux frères sera décisive, tout au long du film.
Les faiblesses humaines sont au premier plan, et Woody Allen les balaient avec un tranchant sans pareil. La première partie du film laisse place à la cupidité, mais aussi à l’opportunisme, qui poussera les frères Blaine à commettre l’irréparable. C’est dans un parc, sous une pluie battante, que tout va se jouer : l’oncle Howard accepte de prêter secours aux deux losers, mais leur demande en échange un service, des plus sordides. L’occasion d’échapper à leur condition est trop forte, les deux frères cèdent. La culpabilité, et la conscience se manifeste dès lors de manière très différente chez l’un et l’autre. Mais contrairement à certains de ces précédents films (Match Point, Crimes et Délits), Woody Allen apporte un peu de justice à sa satire, notamment concernant l’étonnante fin du film.

La thématique de la famille hante également film : dès le début la mère Blaine déclare que les siens doivent tout à son riche frère Howard, malgré la désapprobation et la fierté de son mari. Les frères Blaine comptent sur l’ oncle pour résoudre leur problèmes financiers. Les liens familiaux sont directement liés à l’argent, et cela tout le film. Lorsque finalement l’oncle Howard demande aux deux frères leur appui concernant une certaine affaire, c’est au nom de la famille, une nouvelle fois. Ou plutôt de l’argent qu’il leur versera, toujours par pure entraide. Mais lors de la deuxième entrevue, macabre, entre Howard et Ian, le système présente une faille. Cette faille, c’est la clé du film, et elle amènera l’ impensable, l’irréparable. Où s’arrête la famille ? Que peut-on ou doit-on faire pour les siens ? Les liens de la prétendue "famille" ne sont pas si denses, et vite dépassés par l’opportunisme ou l’égoïsme, également évoqués à bien des niveaux. C’est une vision pessimiste et sans ménagement que nous livre Woody Allen, avec un tranchant retrouvé. Les personnages se transforment progressivement en zombies, à la sortie même, un ami me glisse : "Ils sont dégueulasses". C’est simple, sans équivoque, tout est dit.
Tout se déroule autour du duo fraternel, les parents sont aimants mais naïfs, les femmes en marge, mais une jeune actrice sort son épingle du jeu, dans la lignée d’une Scarlett Johansson : la délicieuse Hayley Atwell, brune ténébreuse au tempérament de feu. La prestation de Colin Farell est aussi bonne qu’ inattendue, confirmant pour la énième fois que Allen est l’ un des meilleurs directeur d’acteurs. Le jazz est délaissé, laissant place à la musique sombre de Philip Glass, qui ravira certains et décevra les autres. Et pour finir, quelques scènes originales et haletantes, notamment celles de la filature de Martin Burns par les frères Blaine (interminable, pleine d’humour et du suspense), le contrat passé dans le parc, sous une pluie battante, avec l’oncle Howard, ou bien sûr la scène finale.
La tragédie du Rêve de Cassandre fait donc partie intégrante du nouveau souffle cinématographique de Woody Allen qui sévit sur nos écrans depuis quelques années et qui, on l’ espère, n’est pas près de s’arrêter.
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Lire l’analyse critique de Match Point