Programmée et présentée par l’improbable duo Eddie Muller (fondateur et président de la Film Noir Foundation de Los Angeles) et Philipe Garnier (écrivain et journaliste français exilé en Californie un poil agaçant à la fin de la semaine), la sélection The Art of Noir réunissait sept films inédits (ou presque) de l’un des genres cinématographiques les plus excitants qu’il soit : le polar. Ce programme était l’un des plus alléchants de ce Festival Lumière 2009, qui prouvait là sa grande utilité via un imposant travail de défrichage et d’accompagnement. En espérant revoir Eddie Muller à Lyon l’année prochaine, un retour s’impose sur cinq des sept films diffusés à l’Institut Lumière la semaine dernière (l’auteur de ce texte n’ayant pas vu Fly-by-night de Siodmak ni Le Rôdeur de Losey, dont vous pouvez lire une chronique signée Flavien Poncet ici).Samedi après-midi, alors que Muller et Garnier présentaient deux films à la suite, les deux derniers de la collection, il s’est trouvé un spectateur pour leur demander pourquoi le terme « noir » était utilisé également dans la langue anglaise. Sous-entendu : à quoi le mot fait-il référence dans ce contexte particulier. Une telle question amenait comme réponse un cours-magistral sur la problématique d’un genre qui n’appartient pas d’ailleurs qu’au cinéma. Aussi, Muller et Garnier se sont bien gardés de se lancer dans de longues explications, préférant sourire sur la connotation française et donc sophistiquée de l’emploi du mot « noir » dans le vocabulaire américain. Si ce même spectateur avait vu plus d’un film de la série proposée par les deux invités, il aurait certainement pu se faire lui-même sa propre définition du terme. Des cinq films vus, il saute aux yeux que pas un seul ne ressemble à un autre, et que tous, selon des principes de fonctionnement bien différents, contribuent au genre en se jouant de ses passages obligés et contraintes. Si Dans l’ombre de San Francisco (Norman Foster, 1950) fut qualifié à juste titre de « hit » du festival par Philipe Garnier, et que The Threat (Felix E. Feist, 1949) n’est qu’un film de série B suffisamment court pour n’être qu’un complément de programme (un faire-valoir pour un métrage plus long et plus ambitieux), la qualité générale de la section The Art of Noir fur dans l’ensemble plus que très bonne, offrant ainsi la perspective d’une analyse transversale.
Genre multiple.

L’expression « film noir » est souvent associée au terme polar, et loin de nous est l’idée d’aller à l’encontre de cet adage pratiquement inattaquable. Par contre, et ce fut là la grande réussite des choix de programmation de la section, chaque métrage proposé ici offrait une variation autour du genre, lorgnant parfois vers la comédie comme dans l’excellent Le Traquenard de Michael Gordon (1947), ou du côté du drame intimiste et psychologique à l’image du film d’Edward Dmytryck, L’Homme à l’affut (1952). Ce dernier étant aussi considéré comme le tout premier film sur un serial-killer. Le très classique mais efficace 711 Ocean Drive de Joseph M. Newman (1950) se contentait de dérouler un scénario archétypal, alors que Dans l’ombre de San Francisco nouait sa magnifique intrigue autour de la figure de la chasse à l’homme.
Ainsi, l’appellation « film noir » est une notion quasi-transgénérique. Il reste toutefois en commun à tous ces métrages de nombreux éléments, qui constituent la base du genre. Il y a toujours des bons et des méchants, des policiers et des hors-la-loi. Souvent, entre les feux de ces instances opposées, quelques personnages s’égarent, pris au piège. Dans Le Traquenard, l’avocat Bob Regan (Edmond O’Brien) se fait engager par un industriel pour servir de garde du corps, et se retrouve dès le lendemain à tuer un ancien associé de son nouvel employeur. Manipulé par celui-ci, Regan tentera de sauver sa peau en même temps que de prouver à la police les mauvaises manières de son patron. Dans Dans L’Ombre de San Francisco, Ross Elliott incarne Frank Johnson, qui témoin d’un règlement de compte mafieux, décide de fuir la police. Malheureux en mariage, Johnson fuit aussi sa femme (l’extraordinaire Ann Sheridan), qui se lancera à sa recherche aux côtés d’un journaliste prêt à tout pour faire la une de son journal. Dans au moins deux des films de la sélection, il y a donc l’idée de voir une tierce entité partagée les premiers rôles avec les malfrats et les enquêteurs. Cet argument de scénario fut repris avec efficacité dans la plupart des films d’Hitchcock, où le simple quidam peut se retrouver au final au centre d’une improbable et rocambolesque aventure. La fin de Dans L’Ombre de San Francisco, dans un parc d’attractions, rappelle d’ailleurs celle de L’Inconnu du Nord-Express, réalisé un an plus tard par Hitch.
Déterminisme.

Dans 711 Ocean Drive, qui inaugurait la série, Edmond O’Brien (encore lui !) interprète Mal Granger, un employé des services de télécommunication de Los Angeles qui se ruine à petit feu aux courses hippiques. Son bookie lui propose alors de rejoindre l’équipe de Kruger (Carl Stephans), à la tête d’un empire du jeu mafieux sur la côte Ouest. De simple technicien, Granger gravira les échelons pour s’emparer de « l’entreprise », sans pouvoir se placer de limites. Granger incarne le prototype du gangster au cinéma. Parti de rien pour arriver au sommet, il abandonnera tous ses principes en route (principes symbolisés par son badge d’employé des télécoms, qu’il a conservé un temps dans sa poche, avant de la jeter pour de bon), et en franchissant le point de non retour. Aucune chance pour lui de se repentir. Pourchassé sur les routes du Nevada par la police de cet état, Granger et sa maîtresse tenteront de passer la frontière avec l’Arizona, mais en vain. Abattu, Granger subit ainsi le même sort que tous ceux qui ont pris les armes pour vivre, selon la morale en vigueur dans les films de gangsters des années 30.
De déterminisme, il en est aussi question dans L’Homme à l’affût, à travers le personnage d’Arthur Franz (joué par Eddie Miller), jeune homme solitaire qui tue des femmes à l’aide d’un fusil à lunette. Le réalisateur Edward Dmytryk ne laisse aucune place au doute dès la première séquence. Clairement, Franz semble haïr les femmes, probablement suite à un traumatisme survenu dans son enfance. Quand il voit dans la rue une mère gifler son fils, il se passe alors la main sur sa joue, comme pour se remémorer l’acte fondateur de sa misogynie. Incapable de se dénoncer à la police, Franz multiplie les meurtres dans l’attente d’être arrêté. L’Homme à l’affût, bien qu’un peu trop "psychologisant" (la faute au personnage du psy), offre un premier exemple réussit de serial-killer-movie, mais peine à offrir autre chose que ce duel à distance entre un homme malade et ceux qui le recherchent (médecins, policiers, journalistes). On s’amuse toutefois à lui trouver de nombreux points communs avec L’Inspecteur Harry de Siegel, surtout quand Franz grimpe sur les toits des immeubles de San Francisco pour épier les passants avant de leur tirer dessus. On pense aussi et surtout à l’affaire du Zodiac qui touchera San Francisco quelques années plus tard.
Verdict.

Comment juger de la qualité de films produits à la chaîne ? On l’a dit, pour le cas de The Threat, Felix E. Feist se contente en un peu plus d’une heure de suivre la prise d’otages par des évadés de prison, d’un policier et d’une jeune femme qui seraient à l’origine de leur incarcération. Bouclé en trois semaines, le film se termine en un interminable huis-clos où tous les personnages cités plus haut se retrouvent dans une maison isolée, à attendre que la police ne vienne les déloger/sauver. The Threat cultive une misogynie sans nom jusqu’au geste salvateur de son héroïne, et n’offre pas au spectateur les douceurs d’une romance, comme ce peut être le cas dans 711 Ocean Drive ou Le Traquenard. D’ailleurs, on retrouve dans ces deux film l’acteur Edmond O’Brien, qui joue à chaque fois l’amant en question, partageant l’affiche dans le film de Joseph M. Newman avec Joanne Dru (vue dans La Charge héroïque de John Ford ou La Rivière rouge de Hawks), et dans celui de Michael Gordon avec la sublime Ella Raines. Moins connu que des acteurs de série A comme Robert Mitchum ou Humphrey Bogart, O’Brien impose son charisme et ses qualités dans ces deux films, qui demeurent désormais des incontournables du genre.
Il faut bien toute l’originalité de Norman Foster (qui co-réalisa avec Orson Welles Voyage au bout de la peur en 1943), pour que son Dans l’ombre de San Francisco s’adjuge la palme de meilleur film de la sélection. Les personnages, tous complexes et intrigants, portent sur leurs épaules un script pourtant assez convenu, que le montage et le rythme soutenu rendent efficace et ludique. Ce jeu de piste est plus réussit que celui de L’Homme à l’affût, étant donné que les rebondissements s’accumulent avec un effet de surprise répété. Au fur et à mesure que le suspense s’intensifie, Foster agrémente ses séquences d’un peu d’humour et de romantisme, rappelant ainsi qu’un bon polar change l’homme qui en est le principal sujet.
A ce titre, cette sélection proposée par Eddie Muller et Philipe Garnier, a su changer notre perception d’un genre tant admiré, et définitivement admirable. On espère de tout cœur retrouver une nouvelle collection de The Art of Noir l’année prochaine !
Retrouvez notre dossier sur le Festival Lumière 2009 ici
Retrouvez toutes les informations sur le Festival Lumière 2009 ici