"The Threat" (F.E. Feist), "L’Arche de la chasteté" & "Yeonsan le tyran" (Shin S-o) [Lumière 2009]
Par Flavien Poncet, le 19 octobre 2009 2009 - automne - 22:52
Le quatrième jour se déroula sous la météo la plus clémente du festival. Il est toujours profitable de faire savoir sous quels cieux se manifeste le cinéma, bien que le cœur des évènements circule dans les salles obscures. A mon égard, elle fût aussi la journée la plus chargée. Pas moins de cinq films vus (The Threat, L’enfer est pour les héros -sur lequel Julien Hairault à déjà écrit ici-, L’Arche de chasteté, Yeonsan le tyran et Les renaissances du cinéma coréen) avant de passer la nuit au cinéma, devant trois films de Sergio Leone (Il était une fois dans l’Ouest, Le Bon, la brute et le truand et Il était une fois la révolution). Je tais sciemment l’expérience de la nuit leonesque, il a déjà tellement été écrit sur le cinéaste. Dans cette traversée intensive du cinéphage, seulement deux films sur les cinq ont manifesté un talent de mise en scène et on partagé un plaisir du cinéma. Revenons sur les films de Feist et Shin Sang-ok

THE THREAT de Felix E. Feist (1948)

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Réalisation comptant parmi les menues productions de la RKO, en plein déclin du film noir classique, The Threat, d’une durée de soixante minutes, repose sur une intrigue élémentaire : un tueur psychopathe (Charles McGraw, présenté comme le Robert Mitchum de la série) s’évade de prison et cherche à se venger de ceux qui l’y ont envoyé. L’ouverture du film promet un rythme soutenu, mené tambour bâtant à l’inverse des enquêtes tranquilles à la Grand Sommeil. Le plaisir prodigué par la série B, et que prolongeront les Grindhouse des années 70, réside dans la façon dont l’économie de moyens guide un récit en hâte.

Les décors filmés en plan d’ensemble, et dont l’artificialité explicite laisse deviner des maquettes, instaure le cadre à double titre : Nous sommes à Folsom, en Californie en même temps que nous sommes dans une production bis de la RKO. Il faut patienter quelques instants, que l’alerte de l’évasion du tueur soit donnée dans toute la ville, pour qu’apparaisse enfin la face de McGraw. Avant de voir son visage de Kirk Douglas, nous aurons entendu sa voix gutturale. Et sa voix, le film l’optimise au maximum. A raison puisque The Threat étouffe souvent sous les dialogues. A défaut de montrer, ou d’évoquer, ça parle, façon comme une autre de remédier au manque de budget.

Autre manière de construire le récit : les péripéties en nombre. Bricolé de faux suspenses ou de faux espoirs, le film s’affuble d’une musique emphatique. Dans l’excès de retenu ou le surplus d’expressivité, Feist réalise un film dont seul l’intérêt n’est valorisé que par le charisme de quelques acteurs (McGraw, provenant du Group Theatr, et Michael O’Shea).

L’ARCHE DE LA CHASTETÉ de Shin Sang-ok (1962)

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J’ai pu écrire que la réussite du cinéma de Shin Sang-ok, dans Le Prince Yeonsan, reposait sur les ponts qu’il dressait entre l’Orient du kabuki et l’Occident de Shakespeare. L’Arche de chasteté précise la nature du geste qui initie les mélodrames de Shin du début des années 60. Le film s’ouvre en 1920. Sungchil, un saisonnier (l’acteur fétiche de Shin, Shin Young-kyun, le Toshirô Mifune coréen) transporté sur une charrue se dirige en direction d’un village traditionnel dans lequel l’agriculture se pratique encore à la force des bras et où la rigueur des traditions pèsent toujours sur les habitus.

La tradition, dont l’éponyme arche de chasteté se fait le totem, oblige les femmes à ne se livrer qu’à un seul époux. Han, la magnifique Choi Eun-hee, femme du cinéaste, subit cette tradition. Veuve, elle ne peut répondre aux sentiments qu’elle éprouve pour Sungchil. Shin Sang-ok, comme dans une grande partie de son cinéma, œuvre à confronter la tradition à la modernité qui s’y substitue. Une grande partie du cinéma asiatique de l’époque répond à ce changement culturel. D’Ozu à Shin Sang-ok, en passant par Kim Ki-young, l’Asie des années 60 constate les bouleversements qui infiltrent sa culture. Sur l’humanisme manifeste dont témoigne le film, Shin remémore Kurosawa, non pas tant ses mélodrames amoureux (tel Scandale ou Entre le ciel et l’enfer) qu’un de ses mélos les plus sombres : Barberousse. De cette fable autour d’un médecin de campagne et de son assistant, Shin conserve les décors insalubres, le contexte rupestre et la confrontation bornée avec l’étroitesse des mentalités.

Jouant sur deux champs, L’Arche de chasteté crée un tension autour de l’idylle que vivent Han et Sungchil et, dans une mesure plus ample, explore la façon dont la modernité s’impose face aux traditionalisme. Il s’impose comme le film le plus réussi de son auteur parmi ceux présentés à Lumière 2009 parce qu’il témoigne d’une véritable intelligence sensible. Les ellipses et les nombreux flashbacks usés prêtent une confiance aveugle envers le spectateur et témoigne d’une connaissance pointue dans les formes de narration. D’autre part, l’amour manifeste que le cinéaste porte à tous ses personnages, y compris les plus antipathiques, atteste la considération éthique avec laquelle il conçoit une fable de cinéma.

YEONSAN LE TYRAN de Shin Sang-ok (1962)

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Shin Sang-ok est à la Corée ce que John Ford est aux Etats-Unis, outre un mentor de la cinématographie nationale, un cinéaste effréné, capable de réaliser quatre films par an. La même année qu’il réalise L’Arche de chasteté, Shin Sang-ok se voit enjoint par le succès d’Yeonsan-gun à en réaliser une suite.

Le morceau de tissu taché de sang qui était révélé à la fin d’Yeonsan-gun, et qui charriait toute la souffrance du prince autour de la mort de sa mère, ouvre le film avant de se voir bruler. Il s’agit à priori, dans le geste de crémation, de clore l’épisode précédant pour mieux embrayer sur une nouvelle intrigue. Or Pokgun Yeonsan –titre original du film- prolonge le deuil de la mère décédée pour expliquer la tombée de Yeonsan dans la tyrannie. Les comportements du roi, qui considère ses courtisanes comme du bétail à disperser à travers différentes provinces, l’excès de ses passions et le stylisme brutale du jeu de l’acteur, des costumes et des décors font basculer le film vers la démesure, démesure que le premier épisode côtoyait déjà sans franchement y versé.

Si comme nous le rappelle Hegel dans son Esthétique, « Ne pas avoir de manière à toujours été la seule grande manière », l’œuvre de Shin n’a, en l’occurrence, rien à voir avec l’esthétique. Fait d’une cosmétique des couleurs ou de tons clinquants, la photographie Chong Haejun n’est jamais aussi douce et agréable que lorsqu’elle s’applique aux extérieurs. Or de véritable extérieur, il n’y a que des derniers plans. Exception faite du pathétique de la séquence, la dernière séquence capte un monde drapé dans la brume, la véritable expression de la forêt de MacBeth, déjà présente dans Yeonsan-gun. Le frimas dans lequel baigne la séquence d’exil final contraste avec les séquences édulcorées du film et présente, en conclusion, une ouverture vers le monde tel qu’il est vraiment, avec son lot de gris terne et de marron délavé. Mais à cet instant du film, il est trop tard pour pallier aux écueils creusés tout le long.

Semblable en bien des points à Yeonsan-gun, Pokgun Yeonsan souffre à trop complaire son protagoniste dans une cruauté que l’humanisme du cinéaste vient absoudre inopinément. Les fils blancs qui cousent l’intrigue sont malheureusement au moins aussi visibles que le tissu du récit.

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Images : Coll. Institut Lumière






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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