Tim Burton, le dernier conteur américain
Par Othman El Maanouni, le 19 juillet 2010 2010 - été - 09:26
S’il est un fait incontestable, démontré par ses films et par ses choix, c’est bien celui que Tim Burton est un véritable auteur. Que ce soit sous la dénomination « cinéma » ou celle plus large du conte, il existe un imaginaire burtonien, et celui-ci fait monde.

Si la qualité intrinsèque des films est subjective, certains éléments de la pensée de Tim Burton se retrouvent dans la plupart de ses films, en particulier dans Edward aux mains d’argent et dans Ed Wood. Quand le premier peut-être interprété comme une métaphore du cinéaste marginalisé car ‘a priori’ dangereux, le second fait très clairement office de parabole. Dans ces deux films, le réalisme et la crédibilité sont des voies délaissées au profit de l’imaginaire, du fantastique et du merveilleux. Si ces trois qualificatifs sont larges, Edward, l’être artificiel qui a une âme, concentre une grande partie de la problématique qui traverse la filmographie de Tim Burton : pourquoi suis-je là, comment avancer ?

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Edward est créé de main d’homme, sorte de Frankenstein à la peau de cire et aux yeux noirs de jais (ceux de Johnny Depp), cause malheur sur catastrophe sans pouvoir s’en empêcher, vu tour à tour comme une bête de foire ou comme un monstre. Ed est un cinéaste de série Z, dont la passion pour le cinéma est si évidente que Tim Burton l’élève au rang de mythe, rendant justice à un lointain cousin qui aurait pu s’appeler Tim s’il avait vécu quarante ans plus tard. Ces deux personnages sont sauvés ou aidés par deux adjuvants systématiques des films « majeurs » de Tim Burton : un être qu’ils aiment et une foi inaltérable en leur désir (d’échappée, de liberté, d’accomplissement…).

Le conte chez Tim Burton c’est réinventer la réalité qui, on le comprend, doit lui sembler bien pâle comparée aux infinies possibles de l’imagination, surtout si débordante. Quant à la thèse prônant la similarité de ses différents personnages, il suffit de constater que Johnny Depp les interprète, non par versatilité mais certainement grâce à cette métaphore commune qu’ils cristallisent, celle du cinéaste et de son acte de création.

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Ainsi Edward et Ed, Ed et Edward, sont-ils conteur de leur propre vie, comme si de contingences il n’y avait trace. Se heurtant à l’incompréhension de leurs semblables (d’ailleurs aussi peu semblables pour l’un que pour l’autre) ils empruntent toujours le chemin le moins évident, le plus exigeant mais aussi celui qui révèle l’incroyable, littéralement celui qui éprouve la foi. Chacun des films de Tim Burton, en particulier Edward… et Ed Wood, sont de véritables épreuves autant pour le cinéaste que pour ses personnages principaux. Comme si, nécessitant des alliés, Tim Burton les faisait émerger de la terre glaise et malléable de son imagination. La véritable procréation, ici, est celle du cinéaste américain puisqu’elle gomme peu à peu, trait par trait, tout lien entre une réalité morne et un imaginaire éclatant (comparer par exemple la photographie d’Ed Wood et celle d’Edward…).

Ne recherchant qu’accessoirement l’aval de ses pairs, Tim Burton raconte ses histoires en attendant, trépignant d’impatience comme Ed (qui dit d’ailleurs avant une avant-première « This is the one I will be remembered for », « C’est pour celui-ci qu’on se souviendra de moi »), l’adoubement du spectateur, définitivement roi dans ce pays infini ou l’imagination est reine.

La réinvention du conte

Etonnamment, dans l’univers cinématographique de Tim Burton, il n’y a que peu de places pour la référence à d’autres cinéastes. Si des sous-entendus sont notables, il est difficile de deviner les « pères » de cinéma du jeune Tim. En revanche ses histoires sont influencées par d’innombrables grands conteurs, les frères Grimm et Charles Perrault en particulier. La tragédie grecque a dû également l’impressionner car les désirs qui parcourent ses personnages sont souvent plus grands qu’eux-mêmes, simples jouets dans la tourmente d’une plus grande force.

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Dans Big Fish, le père réinvente sa vie au fur et à mesure qu’il la raconte, insufflant la vie à ces détours de son imagination qui saisissent tout auditeur. Comment susciter l’intérêt autrement que par l’extraordinaire ? Cette question doit être un fantôme qui hante en permanence Tim Burton le conteur. Ce besoin primordial chez lui du plus grand que nature trouve sa plus sincère expression dans Ed Wood, où le cinéaste fauché ne recule devant rien pour donner corps à ses rêveries imaginaires ; rêveries qui par ailleurs résonnent d’un curieux écho dans l’œuvre burtonienne.

La force du rêve est également celle du conte pour Tim Burton. Elle est un puissant désir, vent qui porte au-delà du commun des mortels, dans un endroit secret où se forgent les légendes des contes, celles qui ne meurent jamais. Cette peur de la mort est toujours présente en sous-texte, au détour d’une phrase ou d’une séquence, comme si le péril guettait à chaque tournant, celui de retourner à la communauté. Si la marginalité est une souffrance chez Tim Burton (voire Ed Wood), elle est toujours préférable à la fadeur et à la tiédeur de l’ordinaire, souvent synonyme d’ennui. Edward suscite d’ailleurs une curiosité implacable chez ses voisins - personne ne peut l’ignorer - quelle que soit l’ambivalence de leurs sentiments à son égard.

Dans ces contes, l’anti-héros créée l’empathie du spectateur, ses adjuvants sa sympathie et ses opposants la circonspection. Ces émotions servent le déroulement du récit, s’amplifiant graduellement pour atteindre leur paroxysme dans un dénouement souvent déchirant (voire Edward…). Ce classicisme schématique est aussi à l’œuvre dans Big Fish, où la vie imaginée du père et celle, rationnelle, du fils se rejoignent dans une synthèse qui fait office de mise en abîme représentative de la plupart des films de Tim Burton : cette confrontation entre la réalité et le Réel tel qu’il le conçoit est une question qui, restant sans réponse, s’affine à chaque film.

Le dernier conteur

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Tim Burton est évidemment seul à prôner cette toute-puissance de l’imaginaire, d’abord à cause de sa radicalité qu’il ne maquille pas mais aussi parce que la déliquescence de l’imaginaire américain est en exergue dans le monde contemporain. Les grands films américains sont hantés par le passé ou par l’histoire récente du pays. Peu se permettent un détour outre Atlantique et dans l’Histoire commune, comme si les ponts avaient définitivement été coupés. Cette culture du miraculeux, au sens où la réalité est changeante et ne peut s’arrêter à un point de vue supérieur et faussement objectif, a sans doute trouvé chez Burton son dernier représentant véritable.

Edward… est sans doute l’un des derniers grands films à avoir combattu l’image pour l’image, c’est-à-dire l’écrasante mainmise de la forme sur le fond, allégrement soutenue dans la majorité des films contemporains. La solitude de la position défendue par Tim Burton est intenable. Il ne la tient d’ailleurs déjà plus.

La saveur de l’incomplétude s’échappe d’ailleurs désormais des derniers films du cinéaste américain, fumet doux-amer qui enivre autant qu’il provoque le rejet. Le soin qu’il a apporté à de grands films comme Edward… ou Ed Wood s’est peu à peu dissolu dans un abandon partiel de la rigueur au détriment d’un recul peu concerné, comme si le relais était passé. A qui ? La question se murmure mais ne se pose pas.

Images : © Sony/Columbia






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