Quand des monstres sacrés du rock’n’roll rencontrent une figure emblématique du cinéma américain, cela donne un film musical unique, et aussi la plus belle captation de concert jamais enregistrée. Shine a Light marque l’union pour la bonne cause, lors de deux soirées de l’automne 2006, des Rolling Stones et de Martin Scorsese, autour de deux concerts de charité organisés au majestueux Beacon Theater de New York.Shine a Light débute par les préparatifs du concert, et donc du film. On suit Martin Scorsese se mettre en scène avec beaucoup d’humour, tentant d’organiser l’événement aussi bien que possible, sans pour autant arriver à mettre la main sur la sacro-sainte setlist du groupe de Mick Jagger, et qui fait office de scénario au film. C’est là l’unique élément fictionnel de Shine a Light, où une pointe de suspense apparaît le temps de nous faire découvrir au même moment, les coulisses du somptueux Beacon Theater, et la rencontre entre les Stones et leurs invités, le clan Clinton entre autres. On attend avec impatience le début des hostilités, qui interviennent avec Jumpin’ Jack Flash et son riff d’intro ficellé par le génial Keith Richards. La suite du concert est à l’avenant...

La formidable prestation des Rolling Stones durant ce concert n’a d’égale que la qualité des images tournées pour en rendre compte. Martin Scorsese s’est entouré pour l’occasion de dix-sept opérateurs d’exception, capables, au milieu de l’électricité ambiante, de rester calmes pour tirer le meilleur de ce qui se passe sur scène. La répartition de ces caméras est affaire de stratégie. Celles placées dans la fosse, au coeur du public, nous donnent l’impression de faire véritablement partie de ce dernier. Des têtes, des bras ou encore des téléphones portables obrstuent notre vue... littéralement comme si on y était. On ne peut que vous conseiller de voir Shine a Light dans une grande salle, équipée d’un très grand écran et d’un dispositif sonore adéquat. Rarement, on aura ressenti au cinéma cette impression formidable d’appartenir au film que l’on regarde. Pour faire encore un peu plus ressortir l’intensité du concert, Martin Scorsese a eu la brillante idée de montrer tous les deux ou trois morceaux, des images d’archives des Stones, des vidéos (la plupart datant des premières années du groupe) où les musiciens s’expliquent sur le succès qu’ils rencontrent, et où on leur demande combien de temps ils pensent faire ce métier. Forcément, quand le jeune Mick Jagger répond dans les années 60 qu’il ne pensait même pas tenir deux ans, on s’en amuse, et le retour à la réalité du concert de 2006 souligne l’ironie et renforce un peu plus la mythologie de ce groupe définitivement hors-normes.

Les Stones ne sont pas que des musiciens d’exception. Ce sont aussi, en tout cas en ce qui concerne leurs leaders Mick Jagger et Keith Richards, de grands comédiens, des professionnels dans l’art d’agiter les foules. Aux déhanchements impossibles du leader naturel du groupe, Keith Richards le génial guitariste, répond par une composition émouvante. Quand il prend le temps de deux chansons, le contrôle du concert (alors que Mick Jagger est en coulisses), arborrant au passage un badge Pirates des Caraïbes, saga cinématographique à laquelle il a participé en tant qu’acteur, c’est une façette moins connue du groupe anglais que l’on découvre alors. On remarque d’ailleurs que plus le concert avance, plus Keith Richards prend de "temps d’images" dans le film, faisant concurrence à son ami chanteur, qui garde quand même pour lui le monopole de la fougue et du dépassement de soi. Deux musiciens uniques aux styles différents, l’un extraverti, le second adepte de l’underplay. Deux acteurs sensationnels dont la saine altérité est bien perçue à l’écran, sublimée par le magnifique travail de montage de Martin Scorsese.

Rappelons que l’auteur de Taxi Driver a déjà par le passé participé à des projets de ce type. Assistant sur l’immense Woodstock, puis réalisateur de The Last Waltz (sur le dernier concert de The Band), et du magnifique documentaire sur Bob Dylan (No Direction Home), Scorsese a aussi à de nombreuses reprises utilisé des chansons des Stones dans ses films, notamment Gimme Shelter, que l’on retrouve dans Mean Streets et Les Infiltrés. C’est dire s’il est l’homme de la situation ! Il est donc guère étonnant de trouver le résultat final admirable. D’abord parce que les chefs-opérateurs choisis par Scorsese maîtrisent à la perfection leur outil. La manière dont ils sont capables de suivre les déambulations du groupe sur scène est incroyable, sans parler de leur aptitude à sauter d’un musicien à un autre, parfois dans un mouvement contraire. La réactivité des filmeurs offre même des moments de grâce magnifiques. On citera pour l’exemple le léger zoom en gros plan sur le regard figé de Buddy Guy, bluesman américain légendaire venu accompagné les Stones sur scène pendant une chanson. Scorsese profite aussi des nombreuses prises de vue qui lui sont offertes pour produire un montage qui se calque sur ce qui se passe sur scène. Sur She was hot par exemple, la complicité entre Mick Jagger et ses choristes passe à l’écran par des mouvements de caméra qui captent les échanges de regard qu’ils s’adressent entre eux.
Du concert filmé, rien ne nous échappe. Avec un certain brio, Scorsese sait à merveille varier les plaisirs, découpant sa captation de façon à offrir le plus de points de vue possibles. On passe de la fosse à la scène, de la scène aux balcons, pour revenir finalement au premier point de vue. Le spectateur de la salle de cinéma ne rate rien, et se voit du coup favoriser par rapport à celui du concert. C’est là, la grande réussite du film : nous donner l’impression d’y être, et de partager le show avec ceux qui le font. Quand vient le feu d’artifice (les titres Start Me Up, Satisfaction et Brown Sugar enchaînés), on se dit que la fin est proche, et que l’on aimerait bien rester encore un peu plus longtemps, sensation partagée avec le public du concert. Si la captation de concert n’est pas encore reconnue comme un genre cinématographique majeur (il ne l’est déjà pas dans la sphère documentaire), Shine a Light est néanmoins une oeuvre qui compte, tant par son insolente réussite formelle, que par la performance du groupe filmé, maintes fois enterré, mais toujours vivant. La rencontre entre les Rolling Stones et Martin Scorsese a accouché d’un film magique, assurément l’une des plus belles réussites de l’année !