Un prophète (Un film de Jacques Audiard)
Toute prison a sa fenêtre [rétro 2009]
Par Jean-Eudes Durand, le 9 janvier 2010
La projection de Un prophète au Festival de Cannes a été un véritable choc. Récompensé du Grand Prix du Jury, beaucoup lui auraient attribué la Palme d’or pour la maîtrise de sa mise en scène qui donne une grande claque à chaque spectateur, quel qu’il soit, et au cinéma français tout entier. Il s’agit sûrement du meilleur film de Jacques Audiard qui aura mis plusieurs années avant de pouvoir clore ce projet complexe et imposant. Déjà en route pour les Oscars, Un prophète est un grand favori pour les Césars, ce film mérite toute notre considération.

Malik El Djebena (Tahar Rahim) est condamné à une peine de prison de six ans. Analphabète, vulnérable et seul, Malik bénéficie de la protection d’un mafieux corse, César Luciani (Niels Arestrup), en échange de quoi il exécute des contrats pour lui, dont le premier est de tuer un détenu, Reyeb. Au fur et à mesure, Malik gagne la confiance de Luciani et développe son propre réseau, tandis qu’il conserve la protection du Corse.

JPG - 36.3 ko

Jacques Audiard et Abdel Raouf Dafri (auteur du scénario initial) n’ont rien à envier aux plus grands films de prison. Un prophète se distingue de la plupart de ceux-ci par son traitement extrêmement réaliste et noir. Puissant, dense, romanesque, ce film à la narration rondement menée trace l’ascension de Malik pendant ses six années de réclusion. L’immersion est totale pour le spectateur grâce à une interprétation impressionnante, Tahar Rahim (clairement la révélation française de l’année) et Niels Arestrup sont transcendants, canalisant tous les sentiments de la prison en eux. L’enfer carcéral est montré sans tabou par Audiard, on oublie souvent la fiction quand on entend les cris bestiaux des détenus (que fait ressortir la musique d’Alexandre Desplat, souvent discrète au profit de la mise en scène). Le communautarisme semble être la règle d’or en prison, les clans se forment d’instinct, selon l’origine ethnique, pourtant Malik est seul et ne connaît personne à son arrivée. Personne ne peut se passer de protection dans cet univers dangereux, c’est pourquoi Malik va être obligé de tuer un inconnu pour bénéficier de la protection des Corses. Outre la corruption, les abus de pouvoir et les règlements de compte, Audiard s’échine à montrer qu’on ne ressort ni indemne, ni exemplaire de prison. Malik y fait ses classes et nombreux sont ses semblables. Les rencontres et le manque d’accompagnement psychologique ne « guérissent » pas un détenu, ils l’enfoncent davantage dans la marginalisation sociale et la criminalité. Malik n’est pas un dangereux psychopathe, c’est un simple jeune qui cherche à s’en sortir et qui pour ce faire décide d’emprunter la seule voie qui lui paraisse accessible.

JPG - 47.1 ko

Sans jamais vouloir donner de leçons, Audiard dresse un portrait réaliste et social de Malik. Le propos et son traitement sont noirs, comme dans les derniers métrages du réalisateur. Audiard est aujourd’hui respecté par toute la profession bien qu’il se fasse rare. Nervosité de la mise en scène, montage serré, caméra à l’épaule, férocité humaine canalisée par les personnages, Audiard ne cesse d’affirmer un style cohérent qui lui est propre. Un prophète est une affirmation de ce style qu’il semble peaufiner depuis Sur mes lèvres (2001) duquel il reprend ici le réalisme social, en passant par De battre mon cœur s’est arrêté (2005) dont on retrouve la noirceur. Mais si le dilemme, auquel était confronté Tom (Romain Duris) dans De battre mon cœur s’est arrêté, était pessimiste (comme tous les dilemmes d’ailleurs), Un prophète s’affranchit de ce pessimisme. Malik parvient à trouver une issue, il arrive même à régner suite à une ascension fulgurante. Sans qu’il soit un modèle, on peut le qualifier de héros.

Accompagnée d’un regard sur la prison, c’est bel et bien l’ascension de Malik qui est la trame de ce film. D’abord perdu et vulnérable, poussé au crime, il parviendra finalement à surpasser son mentor. Avec malice et fausse naïveté, Malik subvient aux besoins ingrats des Corses (ménage, cuisine, etc.) et intègre leurs rangs ainsi. Progressivement, il apprendra leur langue et pourra comprendre leurs plans et ainsi devenir indispensable pour certains détenus. De plus, il ne semble pas être aussi attaché au communautarisme que les autres détenus (l’absence d’Arabes pour l’accueillir à son arrivée en étant sûrement la cause), c’est pourquoi il parvient à faire des affaires avec différents groupes de la prison. Audiard le distingue toutefois d’autres caïds, eux aussi partis de rien pour arriver au pouvoir en s’étant forgés eux-mêmes, tel Tony Montana. L’objectif du film était de rendre Malik attachant et ainsi un personnage auquel on peut s’identifier. L’attachement qu’on lui porte vient également de sa banalité et de son innocence. Le motif pour lequel il a été inculpé reste volontairement inconnu, on imagine qu’il n’est pas si grave, ou du moins pas intentionnellement sadique, bien que la peine soit lourde, ceci fait de Malik un prisonnier lambda. Bien que la justification du titre soit incomplète, voire parfois à la limite du grossier, le film est indéniablement puissant par son réalisme abrupt. Cette évocation de prophète était-elle d’ailleurs indispensable ? A part ce reproche, on ne peut qu’admirer le remarquable travail de ce film considérable, de cette fresque subjective, de ce drame réaliste, de ce parcours initiatique dont on ne ressort pas indemne.

Images : © Roger Arpajou






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance