Une fois de plus, Don Siegel joue sur la trame du héros solitaire, seul contre tous. Exploitant encore, et toujours avec talent, la ville comme partie prenante du métrage, le réalisateur américain démontre à nouveau son aptitude à la mise en scène. Tout en exposant une vision de la folie humaine qui pousse des individus à s’entre-tuer, Don Siegel utilise le western pour dépeindre le déclin d’une époque américaine, la transition entre deux ères.A la fin du XIXe siècle, dans une petite ville du Texas, un shérif, Frank Patch (Richard Widmark), est apprécié pour son comportement radical et brutal. Néanmoins, après le meurtre d’un homme, ses méthodes sont remises en cause par la communauté qu’il est chargé de protéger. Le conseil municipal, obsédé par la modernité qu’il veut insuffler à « sa » ville pour la désenclaver, saisit ce crime pour se débarrasser du shérif, qu’il ne juge pas en phase avec son temps. Le marshall préférera rester dans sa ville plutôt que de l’abandonner. Le titre original, Death of a gunfighter, en dit long sur le dénouement, toutefois Siegel réussit à conserver auprès du spectateur l’idée d’une potentielle échappatoire jusqu’à la fin du film.

Siegel s’empare des codes traditionnels du western pour contextualiser son œuvre. Il met en valeur une ligne de chemin de fer, des saloons, emblèmes du genre. Il met également en scène avec précision différents personnages liés au genre, tels qu’un « as de la gâchette » solitaire, au passé mystérieux, des « piliers » de bar, éternels témoins passifs de l’intrigue, des hommes d’affaires dépassés face au héros, une bigote accompagnant fidèlement un curé perdu au milieu des duels et des tueries. La ville est essentielle tout au long du film, elle renferme l’action dans son intégralité. L’unité de lieu respectée (mise à part la scène à la lisière de la forêt) enferme les personnages en huis clos et les pousse ainsi à se confronter. Tout se sait mais rien ne se dit explicitement, les rumeurs et les ragots sont étouffants. Quand le « duel » final s’achève, tous les anti-héros (les habitants passifs de la ville) se regroupent autour du cadavre gisant, qu’ils ont tous regardé passivement se faire sauvagement tuer sous le drapeau américain. Frank Patch aurait eu la possibilité de s’enfuir de la ville mais il refusa toutes les aides qu’on lui offrit pour ce faire. Comme disait justement Louis-Ferdinand Céline (1894 – 1961) en 1933 : « Nous sommes tous en fait absolument dépendants de notre société. C’est elle qui guide notre destin ». Cette citation s’applique ici à une société qui, prise d’un élan d’hypocrisie, pointe du doigt un citoyen anciennement respecté jusqu’à l’opprimer et le laisser se noyer dans la solitude. Cette vision très précise de la ville permet à Siegel par la suite d’émettre une situation qui donne corps au film. Cette situation est un duel opposant un shérif (« [un] cow-boy d’un temps passé ») vivant en harmonie avec la nature et sa terre natale, et des notables uniformes, sans identités individuelles, qui cherchent à tous prix à rendre « leur » ville attractive (dans un dessein lucratif) en l’industrialisant et en adoptant un régime capitaliste. Cette opposition marque une rupture évidente entre deux époques. Nous trouvons d’une part celle incarnée par Frank Patch, l’Amérique de l’Ouest dont le western a fait l’apologie, en communion avec la nature, et d’autre part celle du conseil municipal, une société anticipatrice de nos sociétés contemporaines qui soudent des buildings et déracinent des arbres. Cette confrontation, symbolisée par le duel entre le cheval et le train, résume en grande partie l’histoire de l’Amérique moderne, qui, dans sa marche vers la « civilisation », a d’une certaine manière, dû tuer collectivement sa conscience.

Don Siegel décrit la folie qui pousse les hommes à s’entretuer. Dans son film, les meurtres ne sont pas exceptionnels, lorsque Frank Patch abat un homme (ce qui conduira à une violente polémique à son égard), un de ses amis lui dit tout simplement : « un meurtre de plus ». Ce shérif se dit usé (« je suis fatigué »), il ne veut pas de conflit mais malgré lui, son passé ressurgit. Il aime profondément la nature dans laquelle il vit ainsi que les citoyens qu’il protège ; une très belle scène du film réside dans sa simple discussion avec son apprenti au sein d’une nature immaculée, jusqu’à l’arrivée - grandiose - remarquée du conseil municipal. Néanmoins ce marshall est impulsif, brutal, il repousse lui-même ses derniers amis avant de s’en vouloir cruellement (« bon Dieu, que se passe-t-il ? »), il est extrêmement violent lorsqu’il traîne un homme derrière son cheval, attaché à son lasso, homme qu’il laisse se faire piétiner par un troupeau de bovidés (« mauvaise habitude, je perds vite patience »), tant d’éléments qui rendent le personnage principal contestable et inexplicable. Face à ce héros gravitent d’autres personnages. Citons pour commencer le conseil municipal constitué de notables. Obsédés par l’envie de se débarrasser du shérif, ils n’hésitent pas à enfreindre des lois (divines ?) en engageant des tueurs qui interviendront dans une profonde démesure (le shérif finira opposé à plusieurs dizaines de pistoleros). Il y a aussi tous les habitants de la petite ville qui assistent à ce carnage final, une « boucherie » durant laquelle un homme gratte machinalement une allumette. On peut penser à l’ambiance claustrophobe qu’a instaurée Lars Von Trier dans Dogville (2003) où les décors ne comprenaient pas de murs pour montrer l’épiage des habitants entre eux, sans pour autant s’en parler explicitement. Siegel mentionne également, trop succinctement, le rôle de la religion. Alors qu’un office funéraire est célébré en la mémoire de la victime du shérif, ironiquement, ce même shérif est pris dans une fusillade au-dehors de l’église, le prêtre feint de ne pas entendre. On retrouvait ce même prêtre quelques scènes auparavant dans une séquence dans laquelle Patch, se sachant condamné, allait voir le cercueil (dont il est à l’origine) et la veuve dans l’église alors que le prêtre, après lui avoir tourné le dos, le regarde droit dans les yeux, dépassé par une telle folie humaine, une telle violence et une telle haine qui déchirent les hommes. Le prêtre dira d’ailleurs : « seigneur, aie pitié de moi », comme s’il était lui-même la victime. Puis, sarcastiquement, nous entendons des bénédictions fuser dans des situations inappropriées ou ubuesques, comme s’il s’agissait d’une normalité. Enfin, une maigre réflexion sur la mort est mise en place, tenue par l’assistant de Frank Patch qui remet innocemment en cause l’existence. Suite au meurtre déclencheur, les membres des pompes funèbres manient le cadavre de sang-froid comme s’il n’était plus qu’un objet et s’adressent immédiatement à la veuve pour le règlement de leurs honoraires. Voici une riche énumération qui reflète le cynisme dont nous fait part Don Siegel, jusqu’à l’ironie ultime d’un personnage qui déclare : « c’est beau la civilisation ».
Don Siegel nous livre ainsi cette vision pessimiste du monde à travers ce film, qui manque toutefois de profondeur esthétique. Le contexte du tournage explique beaucoup ce défaut. Commencé par Robert Totten, qui se fit « remercier » par une décision de l’acteur-star Richard Widmark (1914 – 2008), le tournage se poursuivit sous la direction de Don Siegel qui avait collaboré avec Widmark un an auparavant pour le film Police sur la ville. Don Siegel, excédé par les recommandations artistiques imposées par Richard Widmark, signa le film du nom d’Alan Smithee, pseudonyme désormais connu dont s’affublaient les réalisateurs reniant leurs films. On peut alors légitimement s’interroger sur l’impersonnalité de ce film. Quoiqu’il en soit, on constate que Siegel met encore en scène un personnage brutal, solitaire et contesté, à la fois successeur de Duke Halliday (Robert Mitchum) dans Ça commence à Vera Cruz (1949) et précurseur de Harry Callahan (Clint Eastwood) dans L’inspecteur Harry (1971).
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