A bord du Darjeeling Limited (Un film de Wes Anderson)
Trois frères et un train
Par Julien Hairault, le 22 mars 2008 2008
Il faut le dire franchement, A bord du Darjeeling Limited est une énorme déception au regard des quatre premiers films formidables de Wes Anderson. Dans cette histoire de trois frères qui s’embarquent à bord d’un train en Inde dans le but de retrouver leurs racines familiales, le metteur en scène du culte Rushmore se retrouve pris à son propre piège, incapable de dépasser la caricature d’un style de cinéma pop qu’il a lui-même créée et porté à son meilleur avec La Vie aquatique.

Tout commence par un prologue parisien où l’un des trois frères, Jack (Jason Schwartzman, co-scénariste du film et acteur vedette de Rushmore) reçoit la visite de son ex (la toujours remarquable Natalie Portman) dans un hôtel. S’en suit une conversation absurde sur le pourquoi du comment de la fin de leur relation, et l’éventualité d’une reprise de cette dernière. Dans cette chambre grand luxe les sacs de voyage designés par Vuitton annoncent le futur voyage du personnage aux cotés de ses frères. La chanson intradiégétique de la séquence retient notre attention. Les paroles sont l’exacte description de ce que l’on voit à l’écran, elles nous parlent d’un homme enfermé dans un hôtel parisien avec ses disques des Rolling Stones, des vêtements chics... Commentaire direct de l’action qui nous indique que le film n’arrêtera pas de se regarder, et pire, de se mettre en valeur. Déjà, on voit percer une pointe de prétention dans la démarche de Wes Anderson.

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Pourtant dans la première scène du film en Inde, le cinéaste a une idée de génie qui malheureusement se transforme en simple clin d’oeil à son oeuvre antérieure. Une petite voiture parcourt à toute allure une ville avec à son bord Bill Murray, acteur fétiche de Anderson qui ici tente de rattraper un train qu’il n’aura pas, entrâinant son absence totale de l’histoire à suivre. Sur le quai, ce personnage sans nom est dépassé par Peter, l’un des trois frères, interprété par Adrien Brody. Cette petite scène marque ainsi le passage de témoin entre un acteur habitué du cinéaste, et un nouveau venu dans l’univers de Wes Anderson. Mieux, on apprend plus tard que ce train a pour but de rapprocher une fratrie et que le leader de celle-ci projète secrètement de l’amener voir sa mère, jouée par Anjelica Huston, pendant féminin de Bill Murray dans la filmographie de Wes Anderson, avec qui elle forme sur les deux derniers films un couple en crise qui se cherche, et qui dans A bord du Darjeeling Limited, bien que rien n’indique que Murray se rendait à la rencontre de Huston, ne se retrouvera pas à cause d’un train manqué, ce train qui d’un coup d’un seul, en très peu de plans, devient un acteur à part entière dans le sens où il décide du sort des personnes, et porte sur ses rails leur destin.

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A bord du Darjeeling Limited a comme unique programme le voyage initiatique de trois frères qui se sont perdus de vue après la mort de leur père un an plus tôt, et qui ont été abandonnés par leur mère. Entre ces trois jeunes hommes apparaissent très vite des tensions, des mensonges et des secrets que l’on ne garde jamais très longtemps. Les scènes se suivent et ne se ressemblent pas, le scénario accumule les dialogues et les péripéties sans recherche de sens apparant. L’absurdité assumée du film n’apporte pas son lot de réjouissances escomptées. Il faut dire que La Famille Tenembaum et La Vie aquatique avaient placé très haute la barre en matière de comédie familiale aux accents modernes, pas seulement dans leur traitement décalé des personnages, mais aussi et surtout à travers leur mise en scène inventive et des bandes originales toujours impeccables (a t-on déjà fait mieux que Seu Jorge reprenant Bowie ? ). On retrouve tout celà dans A bord du Darjeeling Limited, mais à un degré de décalage si poussé que l’on ne sait plus en apprécier les principes. Le trio de frangins formé par les pourtant excellents Adrien Brody, Jason Schwartzman et Owen Wilson (l’acteur le plus utilisé par Anderson dans sa filmographie) forme une attachante bande de personnages à laquelle on aimerait croire à l’histoire dérisoire dans laquelle elle s’embarque. Le problème est qu’elle-même semble ne pas y croire une seconde. Sous l’avalanche de propositions scénaristiques plus absurdes et ratées les unes que les autres, les protagonistes du film se retrouvent comme les spectateurs, c’est-à-dire perdus. Comme les trois frères, on se retrouve bouche bée devant les remerciements des fermiers indiens après la mort d’un enfant de l’un d’entre eux. Il y a dans ce passage un décalage si énorme avec la gravité de la situation que la scène s’en retrouve d’un coup vidée de son sens, et qu’à l’image du travelling au ralenti qui suivait les frangins à l’enterrement du garçon, tout n’est que séduction formelle et esthétique quand par le passé Wes Anderson savait encore composer avec des histoires touchantes autour de familles déchirées.

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On retrouve dans A bord du Darjeeling Limited les thèmes principaux de La Vie aquatique : la recherche de figures paternelles étant le plus important d’entre eux. C’est pourtant dans La Famille Tenenbaum qu’il faut chercher pour comprendre les erreurs commises dans ce nouveau film. Les trois frères embarqués à bord du Darjeeling Limited ont des personnalités si différentes qu’ils en arrivent vite à s’affronter dans un but avoué de comédie qui on l’a déjà dit ne fonctionne ici que trop rarement. Pourtant dans La Famille Tenenbaum la multiplication des enfants au sein de la grande famille n’empêchait pas le film d’être à la fois totalement délirant et jouissif d’un coté, et porteur d’une belle réflexion sur la famille recomposée de l’autre. Il y avait alors un souci d’écriture de personnages bien plus précis et efficace que dans A bord du Darjeeling Limited, où à trop vouloir ne pas se fixer de règles, Anderson a fini par se brûler les ailes et accoucher d’un film jamais vraiment emballant, et toujours frustrant compte tenu de l’énorme potentiel affiché. Il y a même parfois un terrible sentiment de déjà-vu quand par exemple le cinéaste filme à l’identique des scènes de ses précédents films. Celle de la mort de l’enfant indien dans la rivière rappele celle du crash de l’hélico dans La Vie aquatique. Enfin le travelling sur les compartiments du train qui dévoile différentes scènes de la vie des personnages rencontrés dans tout le film (incluant Portman et Murray renvoie quant à elle aux passages de La Vie aquatique où la caméra parcourait l’ensemble du bateau comme s’il s’agissait d’un plateau de cinéma. On y verra une énième auto-citation de Anderson par rapport à son travail en cours, alors que le même effet produisait encore du sens dans son précédent film, qui rappellons-le mettait en scène une équipe de cinéma de documentaire en plein procéssus de création. Ici, rien de tout celà, juste l’impression de voir l’oeuvre d’un cinéaste qui se regarde filmer après qu’on lui ait dit, trop rapidement, que son style était inimitable.

A trop vouloir pousser le bouchon de la comédie absurde, Anderson a fini pas lasser même ses plus grands fans. Ici, seul le nouveau venu Adrien Brody apporte de la fraîcheur à un univers codé qui n’étonne plus.

Images : © Twentieth Century Fox France






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  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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