« Tutta la vita davanti [Toute la vie devant soi] me fait souffrir, mais c’est bien qu’on le définisse comme une comédie ». Dixit Paolo Virzì, à Annecy. Même pour son réalisateur, ce film prend les allures d’un paradoxe... Mais d’une force exceptionnelle, celle qui fait passer du rire aux larmes, celle qui prend aux tripes. Tutta la vita davanti fait partie des films où l’on se retrouve soi-même, qui que l’on soit.Heidegger et la pub téléphonique
Marta vient de présenter sa thèse en philosophie et a reçu la meilleure note possible. Mais, l’université terminée, impossible de trouver un travail. Dans le métro, la petite Lara lui tend une annonce : « On recherche une baby-sitter »… Émue, Marta rencontre la mère de Lara, qui l’embauche, lui propose une chambre dans son appartement et la recommande dans son entreprise : la Multiple. Voilà Marta, brillante philosophe, téléphoniste dans une boîte vendant un robot électro-ménager. Le pire, c’est qu’elle y excelle. Mais l’entreprise –au départ tellement drôle et joyeuse- se révèle finalement être un véritable cauchemar.

À la Multiple, tous les matins, on danse et on chante : « Je suis une personne spéciale ! ». La responsable des téléphonistes envoie chaque jour des SMS d’encouragement à ses protégées. Et tous les mois, on applaudit chaudement la meilleure employée. À la Multiple, tout semble beau, propre, luisant, souriant. Mais à la Multiple, on ment aux ménagères, les prenant par les sentiments, pour leur vendre un robot cher et inutile. À la Multiple, les téléphonistes et les vendeurs les moins productifs subissent l’humiliation et prennent la porte. Le grand patron, Claudio, se plaît en César des temps modernes, régnant avec force sur son empire.
« Toute la vie devant soi »… qui n’a jamais entendu –ou même repris- cette expression ? Mais la jeunesse, pour Paolo Virzì, c’est autre chose. En l’occurrence, la précarité, mais toujours abordée avec humour. En ces temps de crise économique, on oublie qu’avoir vingt ans, c’est beau, mais pas toujours facile. En tout cas, de l’Italie à la France, le thème s’ancre profondément dans l’actualité.
Les personnages sont construits de la main d’un grand réalisateur. Tous possèdent une personnalité originale, de la bimbo superficielle au syndicaliste maladroit, et sont interprétés par des acteurs de talent (dont Valerio Mastandrea, protagoniste de Ciao Stefano). On se reconnaît en leurs rires et souffrances, en ces victimes perdues de la société moderne.
Le monde du travail dépeint semble presque de la science-fiction. Et pourtant, c’est le nôtre. Un monde où les penseurs de la société, les étudiants en philosophie, finissent par écrire des scénarios de télé-réalité, des articles sur les vacances des stars... Ou arnaquer brillamment des ménagères par téléphone. Comme un robot broyeur, ce nouveau mode de pensée, basé sur la grande consommation, détruit des valeurs pour en apporter de nouvelles. Mais Paolo Virzì n’est pas pessimiste convaincu et allume des lueurs d’amitié et d’entraide.
Le film a eu un grand succès au printemps dernier en Italie. Peut-être parce que Paolo Virzì rappelle à tous qu’au plus fort de la tourmente, il y aura toujours la main tendue d’une petite fille ou les bras réconfortants d’une grand-mère. On le savait déjà, mais on a parfois besoin de se le remémorer.
À Annecy, le public -encore sous le choc de cet excellentissime film - a vu monter sur scène Ettore Scola en personne. Ce grand nom du cinéma italien a remis à Paolo Virzì le prix « Sergio Leone » qui salue l’ensemble de son œuvre (soit huit films). Avec beaucoup d’humour et un français parfait, Ettore Scola a vanté les mérites du réalisateur : « Comme ça, on dirait un curé de campagne, mais il est aussi brillant et intelligent ! Paolo Virzì a réinventé la comédie italienne ».